Ordinairement on sait que les rêves sont des rêves, qu’ils s’effacent dès l’éveil. Les limbes laissent des traces inutiles, des empreintes sur la buée du miroir, les yeux ouverts se réjouissent de quitter leur cocon et d’abandonner leur visée prédatrice, le corps récupère ses bras, retrouve la verticale pesanteur, s’accroche.
Le rêve de cette nuit me revient et m’échappe quand je remonte la trame, ceci plusieurs fois dans la journée depuis mon réveil, perdant chaque fois plus d’images, de jointures aux actions. Ce que je sais c’est que mon père (décédé depuis 4 ans) m’est apparu et l’un et l’autre si heureux que la surprise, plutôt que de provoquer la stupeur, eut par effet domino de confirmer en faits sa résurrection: ce qui est vu senti rapporté de ce qui l’anime ou dit annonce d’évidence que le temps du mourir est fini. Il y a des rêves si confiants que tout ce qui arrive d’imprévisible promet et réalise leur fin heureuse. Ils épousent une logique nouvelle, un enfantement du miracle par sauts successifs dans le noir.
Auteur : roma
schize 2
Les petits problèmes se dissolvent en d’autres problèmes dont la taille fluctue, les problèmes catastrophiques se résolvent par dissolution de leurs termes. avant de disparaitre, dès que tu te lèves tu pénètres un territoire. tu es à moitié toi, un peu de territoire, tu es entre toi et le territoire. dès que tu sors du territoire tu pénètres la moitié d’un autre territoire. des maisons abandonnées pour toujours, des cibles trop faciles. il y a des territoires que tu as pénétrés où tu t’es perdu, des territoires familiers que tu ne vois plus, et des territoires qui ne veulent pas te lâcher. il y a toujours une moitié de toi que tu ignores et qui te donne l’espoir. à tes moments perdus à chercher qui tu es tu deviens plusieurs tout aussi inconnus que ceux à qui tu parles. tu suis sans écouter l’expression du visage et réponds à moitié. tu aimerais savoir quand tu t’es fourvoyé et pouvoir recommencer à zéro. ce n’est surement pas savoir, zéro ne veut rien dire. tu tiens encore aux motivations qui t’avaient conduit à sortir et tu n’es pas sûr de celles qu’il faut pour revenir. tu n’es pas encore prêt pour t’arrêter. rien n’a pu être arrêté, tu restes sans voix, à contre sens. sans réponse les questions s’obstinent et n’obtiennent qu’un silence imparfait. alentour tout se modifie. une reconstitution a lieu. la moitié de toi est engagée dans le spectacle, sans extériorité pour t’en sortir. tu cherches le nord. le silence dans la disputation entre bêtise et idiotie scelle cet étrange ménage. l’ange et la bête mêlent leur voix.
schize 1
Ce qu’il tient est en repos sur son axe, en équilibre, au-dessus d’une pointe. quand il se relève son ombre s’efface. il épouse son ombre et ne tient qu’à un fil. Dénué d’expression, artiste de cirque, la plupart du temps il reste indécis, vigilant et distrait, dans cet entre-deux, glissant de l’un à l’autre état, l’écart se réduisant, l’érosion dissolvant les termes.
L’un observe, l’autre agit, deux modes pour une seule vie, parfaitement symétriques, l’une répétant l’autre pour ne pas se délier. En particulier quand la tête est ailleurs les règles sont changeantes, les buts se contredisent, sur le damier renversé les cases blanches et noires se plient l’une sur l’autre, les pièces roulent de façon plus imprévisible qu’un rêve ne le fait. Une troisième vie s’invente, aimante les reflets d’images de l’un et l’autre mode, fondus au miroir, dont le schizo marque l’impasse. La voie royale de l’une est le rêve, de l’autre la puissance d’agir ou la capacité à retrouver et tisser le fil. Le rêve observe l’action et la déconstruit à mesure. l’action reprend ce que la veille diurne a suspendu, ainsi tout est bancal.

durées
Les objets si vieux, si lointains, les objets immobiles d’autrefois longtemps perdus de vue, avaient vieilli encore, lentement; maintenant ils semblaient si proches qu’ils collaient à l’air comme de la poussière, prenant toute la pièce. Car le corps avait vieilli plus vite que les objets endormis sur eux-mêmes, annulant l’avenir. Il resta supporter le silence et trouva l’élan pour sortir respirer au soleil. le regard chercha plus loin là où se reposer, sans y parvenir.
Une aire fantomale entoure nos rôles. Vie que les petites choses transportent lors de pauses interminables.
La place vacante laissée par l’être cher disparu s’est encombrée d’un corps, sans fonction, creusant un petit abîme. Les peurs changent de visage, chacun parmi les vivants s’efforce en vain, rien n’apprend. Marcher sur une rive parallèle, balayer les traces dans l’air. Rêvé: quelque part entre la forêt et la mer, une rue où l’unique maison n’existe désormais plus. Puis debout un corps dont le tronc est orné de plusieurs têtes, grande préoccupation, comment le coucher ?
reprendre
À peine élevée la splendeur tomba, sans possibilité de retour à l’état antérieur. La splendeur n’a pas tenu et a englouti avec elle son objet. Maintenant pour l’invoquer il faudrait du calme, s’arrêter, reprendre ses esprits. Comme jouer d’abord à être son propre chien, poursuivre les poussières qui s’élèvent à travers un rai de lumière. Redevenir le spectateur d’une pièce ou d’un film sans rien y reconnaître. La scène bouge tout le temps. On reste à laisser entrer les pensées, les images, les sons, les éléments, on laisse passer, on ne retient rien, on épouse un rythme, on résonne, contemple, on chute encore, la chute n’apprend rien, à chaque fois qu’on est sauvé recommencer comme on se lève. Le chemin, lors de sa renaissance, dit-il, sera exactement le même, mais le trajet sera en sens inverse. Ce sera sa punition éternelle, une boucle sans ligature. S’il veut jouer en chemin son joker, allonger la durée, ce sera tout de suite, affronter les vents contraires dès le départ, se réserver la plus petite chance de pouvoir revenir.

L’Empire n’a jamais pris fin
« Rome est ici, maintenant. L’Américain moyen n’y voit que du feu, mais elle est la réalité sous-jacente au monde où il vit. L’Empire n’a jamais pris fin. Il s’est seulement dérobé aux yeux de ses sujets. Comme on projette un film sur le mur d’une prison, il a ourdi pour eux cet univers de fantaisie, cette fiction éhontée que la plupart des spectateurs prennent pour un scrupuleux documentaire : dix-neuf siècles d’histoire et le monde qui en résulte. Mais pendant la projection la guerre continue. Ceux qui refusent de regarder le film et de le croire réel sont pourchassés impitoyablement : on ne les laisse pas sortir de la salle, on les massacre dans les toilettes. Certains, par prudence, donnent le change : ils restent assis face à l’écran, les yeux clos et l’esprit éveillé. Ils suivent leur propre voix, ils servent un autre roi » (Emmanuel Carrère, Je suis vivant et vous êtes morts, Philip K. Dick, 1928-1982, Biographie, p. 262, Ed. du Seuil)




