SANS SUITE 36

 

L’iconoclaste audacieux osa libérer les fantômes. Nous les attendions.

Il leur avait retiré le visage, à lui-même ce fut son corps.

L’imposteur contrarié par son visage qu’il considérait n’être pas le sien.

À force d’être sincère, authentique, bref lui-même, son visage a pris une drôle de tournure qui donnait envie de détaler.

Le miroir l’habitue, calée son histoire supporte son silence et son anonymat.

Depuis qu’il ne voit plus, ses gestes sont plus amples, excessifs, de plus en plus amples face au silence de tout le monde disparu.

Sourd et aveugle, c’est le meilleur orateur.

A deux doigts de soupçonner qu’ils croient à ce qu’ils disent, qu’ils font ce qu’ils nous disent de croire, à deux doigts de leur donner tes bras ballants.

Avec le soin d’un barbare, longtemps il a cherché une réglementation morale pour encadrer les danses. Un pas de danse qui agrandit les mailles ou des personnes ivres de reflets et les couleurs qui baillent.

SANS SUITE 35

 

S’ennuyer, épuisé dans ce coin trop vaste, s’obséder à découvrir autre chose, au-dessus d’une toupie dessinant des sortes de ∞ à la croisée d’un trou.

Se pencher, toucher le centre, le disperser. Le seul centre du cercle est celui que tu traces ; puis tu le troues, afin d’en sortir.

Au fond du gouffre la lumière tombait sur une mer de vase étale parfaitement immobile.

Événements du jour, les fleurs poussent dans le torrent, les planeurs s’écrasent, l’architecte construit des ruines.

Pas la moindre brise, sur l’étang parfaitement plat sa barque s’est pourtant fracassée contre un rocher, à quoi tient le destin ?

L’avenir, la mort et les statistiques

 

Les valises vides grandes ouvertes, un feu, le froid, les bruits du dehors et pas mal de vent, le commérage autour du cimetière, finitude et avenir superposés à la fenêtre du chat de Schrodinger, le chat réjoui de rentrer à la maison, déconcerté qu’il n’y ait personne.

SANS SUITE 34

 

Aveugle à la fenêtre, las du monde que seul le monde sauve. Les lourdes tombes triomphales, les bafouilleurs en soutane. Ordonner la mémoire, la pauvre qui tient encore, gravir les érosions se perdre dans les strates, continuer à l’envi un à un les souvenirs ramassés, les faire à sa main, si possible abandonner très vite, faire de l’oubli l’allié, le plat désert des vertiges.

D’autres fois glisser dans les souvenirs, présent qui balance et s’égalise, longtemps sans le moindre mouvement, s’être égaré dans le futur.

Vus d’avion des corps au sol suspendus, dans le trou du présent, attendent.

Ne plus aller voir les chevaux la nuit, relâcher son corps, le voir gonfler jusqu’à l’heure du couché.

sortir du lit

 

Traiter conjointement l’insomnie et l’amnésie, parmi les animaux nocturnes la pente neigeuse, éviter de glisser. Se rattraper à des expressions fluviales, des trucs qui n’existent pas, effriter des cristallisations, se décoller de la boue, perdre son Latin, raisonner le neurologue, se réveiller ailleurs, marcher un pied en moins ou l’autre jambe raccourcie, pressé d’un pas réduit, basculant en torsion, jambe par l’autre entravée, rebondissant très mal, pour toutes sortes de raisons précisément aucune, en petits sauts progresse, par bouts de ficelle, les pieds lacés voilà pourquoi c’est arrivé si vite, la fenêtre tape, le vent peu concerné, de perdre pied n’être plus là.

insolubilis

 

« Il est difficile aux hommes de notre monde non seulement de comprendre la cause de leur situation désastreuse, mais d’avoir conscience du caractère désastreux de cette situation, principale conséquence du désastre essentiel de notre temps qui s’appelle le progrès et qui se manifeste par une angoisse fébrile, une précipitation, une tension dans un travail ayant pour but ce qui est absolument inutile ou à l’évidence nuisible, par une ivresse permanente de soi-même dans des entreprises constamment renouvelées qui dévorent tout le temps dont on dispose et, surtout, par une fatuité sans borne. Il y a là des dirigeables, des sous-marins, des dreadnoughts, des immeubles de cinquante étages, des parlements, des théâtres, des télégraphes sans fil, des congrès de la paix, des armées de millions d’hommes, des flottes de guerre, des professeurs d’écoles de toutes sortes, des milliards de livres, de journaux, de réflexions, de discours, de recherches. Et pris dans cette vaine agitation fébrile, dans cette précipitation, dans cette angoisse, dans cette tension provoquée par un travail ayant toujours comme but ce qui est absolument inutile et de toute évidence nuisible, se trouvant en outre dans une telle admiration immuable de soi-même, au point que non seulement les hommes ne voient pas, mais ne veulent pas, ne peuvent pas voir leur propre folie, et ils en sont fiers, les hommes en attendent toutes sortes de bienfaits sublimes, et dans cette espérance ils s’enivrent de plus en plus dans des entreprises constamment nouvelles qui n’ont qu’un seul et unique dessein – s’oublier, et ils s’enlisent de plus en plus profondément dans une impasse, dans des contradictions aussi bien politiques et économiques que scientifiques, esthétiques et éthiques insolubles ». (Du suicide, Leon Tolstoy, Paris: L’Herne, [1910] 2012, pp. 32-34.)