insolubilis

 

« Il est difficile aux hommes de notre monde non seulement de comprendre la cause de leur situation désastreuse, mais d’avoir conscience du caractère désastreux de cette situation, principale conséquence du désastre essentiel de notre temps qui s’appelle le progrès et qui se manifeste par une angoisse fébrile, une précipitation, une tension dans un travail ayant pour but ce qui est absolument inutile ou à l’évidence nuisible, par une ivresse permanente de soi-même dans des entreprises constamment renouvelées qui dévorent tout le temps dont on dispose et, surtout, par une fatuité sans borne. Il y a là des dirigeables, des sous-marins, des dreadnoughts, des immeubles de cinquante étages, des parlements, des théâtres, des télégraphes sans fil, des congrès de la paix, des armées de millions d’hommes, des flottes de guerre, des professeurs d’écoles de toutes sortes, des milliards de livres, de journaux, de réflexions, de discours, de recherches. Et pris dans cette vaine agitation fébrile, dans cette précipitation, dans cette angoisse, dans cette tension provoquée par un travail ayant toujours comme but ce qui est absolument inutile et de toute évidence nuisible, se trouvant en outre dans une telle admiration immuable de soi-même, au point que non seulement les hommes ne voient pas, mais ne veulent pas, ne peuvent pas voir leur propre folie, et ils en sont fiers, les hommes en attendent toutes sortes de bienfaits sublimes, et dans cette espérance ils s’enivrent de plus en plus dans des entreprises constamment nouvelles qui n’ont qu’un seul et unique dessein – s’oublier, et ils s’enlisent de plus en plus profondément dans une impasse, dans des contradictions aussi bien politiques et économiques que scientifiques, esthétiques et éthiques insolubles ». (Du suicide, Leon Tolstoy, Paris: L’Herne, [1910] 2012, pp. 32-34.)

2 réponses à insolubilis

  1. deloree

    Léon dans sa cabane au fond du jardin, un autre Léon en parla dans Les révélations de la mort – un livre immense.

    Oreilles, mon Empereur.

    Chez vous, tout est mouvant. C’est un plaisir.

    • roma – Auteur

      vais de cette oreille tenter de capter Chestov
      grand merci Marquis pour vos écrits toniques !

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