Auteur : roma
nuit, burlesque, choper l’instant
« Tournée » Mathieu Amalric (1 h 41 – 2010) avec Mathieu Amalric, Miranda Colclasure, Linda Maraccini, Julie Ann Muz, Angela de Lorenzo…
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« Night on earth », Jim Jarmusch (2 h 05 min – 1991) avec Gena Rowlands, Winona Ryder, Béatrice Dalle…
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stranger than paradise, comédie dramatique réalisée par Jim Jarmusch, (95 mn – 1985)
Homo-sauriens
lenteur froide en ronde minuscule, eau à la bouche ou manquante, matelas aux odeurs de pommes sèches, déploiement lourd, mou, qu’une détente horizontale, de tout le corps, d’étirement ardent, referme, fait disparaître, nuage de gloire, couvercle du cercueil, Méduse ravie.
penser « Chute de l’Homme » & Alligator, penser « clouer le bec », « Alligator- résolution » revenu loin de ce monde, ce monde à jamais dévoré, Alligator anti-karma, retour au terrain vague des origines, Alligator sage, auquel chaque jour on tourne son dos nu, abandonnant quelques pièces à son royaume, à ses faveurs, ses étourderies ; à son corps défendant nous ne sommes que de passage, fiers entre temps court d’aller et venir librement au ciel, à la terre, à l’eau, traversant les frontières de vie de mort striées une ombre parmi d’autres ombres, que la nuit enregistre, un film à jouer, des yeux à voir, partir. Par tous ces territoires, évidemment le temps vient à manquer. Liebe ist Heimweh (l’amour est le mal du pays). Parmi toutes les pierres une rouge dans le désert, digestion solaire, par la fenêtre ouverte la puanteur s’évanouit, les nuages duveteux annoncent un climat serein, une nouvelle origine du monde, un œuf tendre, une paupière amoureuse, un air vivifié. Avec les bras et un drap de jouvence nous pouvons envelopper notre corps, nous déplacer en robe de chambre, épier du regard le vide sous le lit, suivre le bruit de la rivière, entendre les pas d’une nymphe. Les draps froissés se refroidissent, se replient sur l’obscurité échappée du tumulte, caressent sans mouvement solitude, silence, en attendant le trois fois rien du jour.
« Blues Jumped The Rabbit »
.Quand ma tristesse monte vers les collines / ma plainte ressemble à celle d’un nouveau-né …
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Karen Dalton, It Hurts Me Too
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Codex Seraphinianus
« Les métaphysiciens de Tlön ne cherchent pas la vérité, ni même la vraisemblance: ils cherchent l’étonnement. Ils jugent que la métaphysique est une branche de la littérature fantastique. Ils savent qu’un système n’est pas autre chose que la subordination de tous les aspects de l’univers à l’un quelconque d’entre eux.» J-L. Borges, Tlön Uqbar Orbis Tertius.
« Délire laborieux et appauvrissant que de composer de vastes livres, de développer en cinq cents pages une idée que l’on peut très bien exposer oralement en quelques minutes. Mieux vaut feindre que ces livres existent déjà, et en offrir un résumé, un commentaire » . J-L. Borges, (prologue au Jardin aux sentiers qui bifurquent.)
Le CODEX SERAPHINIANUS (Luigi Serafini, Édition Franco Maria Ricci-1981) voyage sur du papier. À chaque station, derrière chaque existence se marie un rêve, une saillance, une belle de nuit en toute inconscience prodigue en apparitions éphémères (retournées, pétries, croisées, fertilisées par des hôtes diurnes), se rèveille le matin, recouverte par la dune qui sera son foulard, croisant le destin de la liane devenue cactus. Codex de tabula rasa ou traînent des fils des écorces d’une ligature entre deux objets apocryphes qui sortent la raison de son sommeil en vol stationnaire, pour un surf hypnagogique. Codex d’une langue indéchiffrable, calligraphie instable offrant l’avantage qu’aucun esperanto ne s’y greffe. Plus spectateur que lecteur, plongé roulé dans une flore une faune et toutes sortes d’éléments naturels et étrangers, dans la réminiscence de rituels carnavalesques, d’une matrice naissante. Déambulations sur le feuilleté des territoires à la Leo Lionni, Ovide, Bruno Munari, Edward Lear, Jheronimus Bosch, Ulyssis Aldovandi, le Manuscrit Voynich, Albert Marcoeur, Claude Ponti, Raymond Queneau, Orwell, Proust etc. etc., et esprit d’escalier, G. Perec, Cervantès, etc.
La langue farfelue de Luigi Serafini a l’avantage de ne répondre à aucune traduction : nul codex, translation, pas le moindre souci d’exhaustivité car le monde est si singulier, si idiot, tellement actif, contradictoire, inattendu. C’est un vocalisation lettriste dans la bouche d’un muet, une glossolalie Kobaïa à la Magma privé de son ou de phrasé, une marelle dans un labyrinthe, un verbe qui se fait nom et inversement, ses attributs portés supportés au hasard. Pied de nez à la langue qui offre un piédestal aux dessins, parfois grotesques ou coquets, à la vérité bancale, lisible palpable et illisible, plus changeante qu’un calendrier, qu’un ciel de juin Islandais. Sa graphie archaïque solide liquide gazeuse prospère entre les créatures et leurs messages, dont l’ombre et la destination changent chaque jour sans avoir à tourner la page : la créature se retourne toute seule, j’ai cru voir dans mon dos le regard de Méduse. Explorations qui éclatent la supercherie des catégories-monade, botaniques zoologiques chimiques physiques anthropologiques sociologiques sportives linguistiques culinaires vestimentaires… Anatomies métamorphiques, d’ingénieries archéo-crypto futuristes & tutti quanti, ce qui semble s’annoncer est en fin de compte une déroute, le grand œuvre est au saut du lit.
D’entreprendre de temps à autre des raids dans les dépêches Reuters, en retour ce codex si curieux rend à notre monde agonisant un peu d’air. Prémices, où la dernière pièce du puzzle effacera l’image ; sur la première plaquette cette citation d’ À la recherche du temps perdu : « fille orgiaq-ue surgie et devinée, le p-Remier jour, s-ur la digue de Balbec »(- À la recherche du temps perdu- II – À l’ombre des jeunes filles en fleurs, VI – Albertine disparue (la fugitive) – 1395 – Il n’y a pas une idée qui ne porte en elle sa réfutation possible : « En somme, si ce que disait Andrée était vrai, et je n’en doutai pas d’abord, l’Albertine réelle que je découvrais, après avoir connu tant d’apparences diverses d’Albertine, différait fort peu de la fille orgiaque surgie et devinée, le premier jour, sur la digue de Balbec et qui m’avait successivement offert tant d’aspects, comme modifie tour à tour la disposition de ses édifices, jusqu’à écraser, à effacer le monument capital qu’on voyait seul dans le lointain, une ville dont on approche, mais dont finalement, quand on la connaît bien et qu’on la juge exactement, les proportions vraies étaient celles que la perspective du premier coup d’œil avait indiquées, le reste, par où on avait passé, n’étant que cette série successive de lignes de défense que tout être élève contre notre vision et qu’il faut franchir l’une après l’autre, au prix de combien de souffrances, avant d’arriver au cœur.»)
verre d’eau
L’elfe était vert d’un vert si clair qu’il était blanc, blanc à plusieurs, grains de poussière verte dessous dessus elfe blanc, bref: sagement posé, sitôt pris, a bougé, s’est échappé de la photo, au premier regard, dès que le regard a voulu plonger, y voir, vérifier — se retrouver d’une seule fois, suivre l’onde d’une pièce qui dissipe tout malentendu ; peine perdue, le territoire de la canne blanche étend la propriété des solides à l’air, ce qu’on voit n’a pas de cible, pas d’échelle ni nom. Une lame de réel sous la loupe soulève l’espace.
Des mots, à satiété, finalement trop nombreux, les photos soulagent, plus rapides que les phrases, plus changeantes et qui, d’évidence, se répètent, doublent la fatigue, détourne le regard de ne pas voir ce qui est sous les yeux. Ce qui y bouge glisse, disparaît, s’évade dolent dans la pièce, fait rentrer le froid, oblige une cure iconoclaste, parole ravalée. D’oublier les images, puisant de celle-ci un verre d’eau. Presque jamais de souvenirs d’un rêve ; il vient et retourne dans la forêt, sans égard pour la présence besogneuse d’histoires à son propos. La neige poudre rougit la mousse glacée, effeuille le ciel, enterre avec une ultime lenteur les plus âpres fantômes.




