effacer le chemin

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  Plus on mettra de chevaux sous le harnais, plus les choses iront vite – il ne s’agit pas d’arracher le bloc à ses fondations, ce qui est impossible, mais d’effacer le chemin en un voyage gai et vide.

Kafka, La grande muraille de Chine

un message impérial

L’Empereur – dit-on – t’a envoyé, à toi en particulier, à toi, sujet pitoyable, ombre devant le soleil impérial chétivement enfouie dans le plus lointain des lointains, à toi précisément, l’Empereur de son lit de mort a envoyé un message. Le messager, il l’a fait agenouiller auprès du lit pour lui souffler le message ; et l’Empereur tenait tant à son message qu’il se le fit répéter à l’oreille. De la tête il a fait signe que c’était bien cela qu’il avait dit. Et devant tous ceux qui le regardent mourir – tous les murs qui gênent se trouvent abattus et sur de vastes perrons qui s’élancent avec audace se tiennent en cercle les grands de l’Empire – devant eux tous il a expédié le messager. Le messager s’est mis en route tout de suite, un homme vigoureux, infatigable ; en poussant alternativement d’un bras et de l’autre, il se fraye un chemin à travers la foule ; s’il rencontre de la résistance, il désigne sa poitrine où est le signe du soleil ; il avance facilement comme nul autre. Mais la foule est grande et elle n’en finit pas d’habiter partout. Si l’espace s’ouvrait devant lui, comme le messager volerait. Et bientôt tu entendrais le battement magnifique de ses poings à ta porte. Mais hélas, que ses efforts restent vains ! Et il est toujours à forcer le passage à travers les appartements du palais central ; jamais il ne les franchira, et s’il surmontait ces obstacles, il n’en serait pas plus avancé ; dans la descente des escaliers, il aurait encore à se battre ; et s’il parvenait jusqu’en bas, il n’en serait pas plus avancé, il lui faudrait traverser les cours ; et après les cours, le second palais qui les entoure, et de nouveau des escaliers et des cours, et de nouveau un palais ; et ainsi de suite durant les siècles des siècles ; et si enfin il se précipitait par l’ultime porte í mais jamais, jamais cela ne pourrait se produire – il trouverait devant lui la Ville Impériale, le centre du monde, la Ville qui a entassé les montagnes de son propre limon. Là personne ne pénètre, même pas avec le message d’un mort. Mais toi tu es assis à ta fenêtre, et dans ton rêve tu appelles le message quand vient le soir.           Franz Kafka, « Un message impérial », in Récits I, Œuvres Complètes (ed. Marthe Robert), Paris, Le Cercle du Livre Précieux (1964), 179-80.

postérité

« Si le jugement de la postérité sur un individu est plus juste que celui de ses contemporains, la raison en est dans la personne du mort. On ne déploie ce que l’on est profondément qu’après la mort, une fois seul. Être mort pour l’individu c’est le samedi soir du ramoneur : il secoue la suie qui lui recouvre le corps. On voit alors si ses contemporains lui ont plus nui qu’il ne leur a nui. Dans le second cas, c’était un grand homme. » Franz Kafka, Aphorisme de la série, préparatifs de noce à la campagne, 366.

F. Kafka, Journal, 22 février 1918

… « Ta volonté est libre signifie : elle était libre quand elle a voulu le désert, elle est libre, puisqu’elle peut choisir son chemin pour le traverser ; elle est libre puisqu’elle peut choisir sa démarche ; mais d’autre part elle n’est pas libre, puisque tu es obligé de traverser le désert, pas libre, puisque tout chemin est une espèce de labyrinthe qui touche au moindre pouce du désert  »

(F. Kafka, Journal, 22 février 1918 – Œuvres complètes, T III, pléiade, p 479 )

Egypt  Kazuyoshi Nomachi

un peu de silence

 

« De l’extérieur, on triomphera toujours du monde en le creusant au moyen de théories qui, aussitôt, nous ferons tomber avec elles dans la fosse. Ce n’est que de l’intérieur que l’on peut se maintenir et maintenir le monde dans le silence et la vérité. » Kafka, Journal

d’une règle sans appui

Personne ne peut désirer ce qui, en fin de compte, lui porte préjudice. S’il semble que ce soit le cas – et cela semble presque toujours ainsi – pour l’homme pris isolément, cela s’explique par le fait que quelqu’un, dans cet homme, exige une chose qui sans doute est utile à ce quelqu’un, mais porte un grave préjudice à un deuxième quelqu’un, auquel on a recours pour juger le cas. Si l’homme n’avait pas attendu le jugement et s’était rangé d’emblée aux cotés du deuxième quelqu’un, le premier quelqu’un aurait cessé d’exister et avec lui l’exigence.  Kafka, oeuvres complètes III,  Pléiade Gal. p 464


Il y a deux adversaires : le premier le presse par-derrière depuis l’origine. Le deuxième l’empêche d’avancer. Il se bat avec les deux. À vrai dire le premier le soutient dans son combat avec le deuxième, car il veut le pousser en avant, et de même le deuxième le soutient contre le premier car il le refoule. Mais ce n’est ainsi qu’en théorie. Car il n’y a pas seulement que les deux adversaires, il y a encore lui-même, et qui connaît ses intentions en vérité ? Quoiqu’il en soit son rêve est de profiter d’un instant sans surveillance – il est vrai qu’il faut pour cela une nuit plus sombre qu’aucune ne fut jamais – pour se détacher du front, et en raison de son expérience de combattant, être érigé en arbitre dans le combat de ses adversaires entre eux.  Franz Kafka, Aphorismes, éd. Joseph K., 1994, p. 79. Trad. Guy Fillion