« De l’extérieur, on triomphera toujours du monde en le creusant au moyen de théories qui, aussitôt, nous ferons tomber avec elles dans la fosse. Ce n’est que de l’intérieur que l’on peut se maintenir et maintenir le monde dans le silence et la vérité. » Kafka, Journal
Personne ne peut désirer ce qui, en fin de compte, lui porte préjudice. S’il semble que ce soit le cas – et cela semble presque toujours ainsi – pour l’homme pris isolément, cela s’explique par le fait que quelqu’un, dans cet homme, exige une chose qui sans doute est utile à ce quelqu’un, mais porte un grave préjudice à un deuxième quelqu’un, auquel on a recours pour juger le cas. Si l’homme n’avait pas attendu le jugement et s’était rangé d’emblée aux cotés du deuxième quelqu’un, le premier quelqu’un aurait cessé d’exister et avec lui l’exigence. Kafka, oeuvres complètes III, Pléiade Gal. p 464
Il y a deux adversaires : le premier le presse par-derrière depuis l’origine. Le deuxième l’empêche d’avancer. Il se bat avec les deux. À vrai dire le premier le soutient dans son combat avec le deuxième, car il veut le pousser en avant, et de même le deuxième le soutient contre le premier car il le refoule. Mais ce n’est ainsi qu’en théorie. Car il n’y a pas seulement que les deux adversaires, il y a encore lui-même, et qui connaît ses intentions en vérité ? Quoiqu’il en soit son rêve est de profiter d’un instant sans surveillance – il est vrai qu’il faut pour cela une nuit plus sombre qu’aucune ne fut jamais – pour se détacher du front, et en raison de son expérience de combattant, être érigé en arbitre dans le combat de ses adversaires entre eux. Franz Kafka, Aphorismes, éd. Joseph K., 1994, p. 79. Trad. Guy Fillion
Les puissances diaboliques, quel que fut leur message, ne faisaient qu’effleurer les portes par où (elles) se réjouissaient déjà terriblement de s’introduire un jour. Kafka, Lettre à M. Brod, in Wagenbach, p. I5
Car nous sommes comme les troncs d’arbre dans la neige. Apparemment ils sont posés là, bien lisses, et l’on devrait pouvoir les écarter en donnant juste une chiquenaude. Non, on ne peut pas, car ils sont fermement rattachés au sol. Mais regarde, même ça est apparence. Franz Kafka _ Sept.-Déc. 1907 (Trad. Laurent Margantin)
« Qu’on voie la force de persuasion de l’air après l’orage ! Si je ne résiste pas, mes mérites m’apparaissent et me subjuguent.
J’avance à grand pas et ma cadence est celle de ce coin de la rue, de cette rue, de ce quartier. Je suis à juste titre responsable pour tous les coups donnés aux portes, sur les assiettes des tables, pour tous les toasts, pour les couples d’amoureux dans leur lit, sur les échafaudages des nouveaux bâtiments, serrés aux murs des maisons dans les ruelles sombres, ou sur les canapés Ottoman des bordels.
J’évalue mon passé en le comparant à mon avenir, trouve cependant les deux excellents, ne peux cependant préférer aucun des deux, et je dois seulement réprouver le caractère injuste de la Providence qui me favorise ainsi.
C’est seulement lorsque j’entre dans ma chambre que je suis un peu pensif, mais sans avoir trouvé quelque chose qui mérite qu’on y réfléchisse en montant les escaliers. J’ouvre grand la fenêtre, dans un jardin on joue encore de la musique – mais cela m’aide peu. »
Publié dans la revue Hypérion, n° de janvier-février 1908, Franz Kafka, Traduction : Laurent Margantin