éclipse

Après un moment il se leva, déporté d’avoir laissé passer le temps sans y être, la nuit, la pluie le soleil le vent, le ciel est immobile, longtemps. Comme encore être réveillé au milieu de sa vie. Sa propre mort ne changera évidemment rien à ce que tout autour continue. On imagine là-haut le silence, notre écran de fumée. L’agonie du monde continuera à n’être pas forcément perçue, la survie ne le peut. Son propre corps, son identité personnelle disparaîtra, et plus tard, lors d’une nuit identique à la sienne, le monde. Une fraction de seconde le soleil se voilera d’une ombre. Dès lors, à ces échelles de temps, il n’existe guère de différence, ni préséance, tout recommencera, le monde disparaît avec soi, approximativement.

 

mémoires

Je ne sais pas ce que je fais, je ne sais pas ce que j’écris, j’assemble les petites choses qui se présentent, en vrai, les grandes trop grandes échues en petites, ou celles qui passent dans ma tête avant que les mots s’en mêlent, j’assemble par petites choses toutes de guingois, mal retapées, j’assemble ce que je laisse.

Un pas de plus, décidément en panne, se retourner, ne plus rien reconnaître, perdre d’un coup l’unité de sa mémoire, obligé d’y fuir à tâtons, attraper dans le noir ce qui se sauve, extraire, stocker en vrac, braquer la banque de données, sauvegarder dans un corps soudain étranger « à coté de la plaque ».

De la mémoire s’approcher, très expulsé, son centre flottant, futur passé mêlés au point dit « présent » (pallier la fugacité, détacher le reflet, couler dans le béton-temps du verbe), vitesse sans direction. Acculé à se l’inventer, à des coutures de vieux fils sur des étoffes jeunes. Plus l’âge vient plus les ancêtres rajeunissent, vapeurs de lait chaud à leur bouche.

Du coup l’imposture (qui n’en a pas jouit un jour) accorde à la postérité le rôle de dévoiler le sens de la vie ; d’une figure seule qui l’isole, prise dans l’effet de perspective, les lumières qui balancent volent avec le vent.

Au ciel cadavre bâillonné séparé du corps répète sans savoir gestes et pensées, de la boue dans l’air, du temps à pourrir. Le corps fétu de paille enfin reposé mange dans la main du fermier.

perdu

Le soleil attend derrière les persiennes, l’eau tiédit dans la mare. La fabrique des souvenirs en panne, les pièces rouillent, on y jette des sorts. Le puits s’est élargi, déborde sous les lits. Le temps d’attente se remplit de temps mort, le temps qui vient est son cortège, les pluies les pleurs, l’oscillation lente, le pas de deux du temps perdu, le répit des sauvages, la caresse des amnésies. Temps définitivement perdu en mesurant l’attente, annule l’événement, défonce les portes. À reculons fantôme dans un lieu familier. Je me remplis des ombres, je flâne le long des murs sur le chemin du retour que je ne reconnais plus.

les ailes

Albarrán Cabrera Japon 2013 n ° 146. Gélatine argentique impression tonique dans le thé.« Le disciple: prenez une libellule, arrachez-lui les ailes, c’est un piment.

Le maître: non, prenez un piment, ajoutez-lui des ailes, c’est une libellule. »

(Apologue Zen)

restes de voyage (b)

À coups de logique, aux forceps, une pensée de délivrance s’ébat, déplie ses ailes, éclatante. Des successions de pics de creux d’ombres, des poussières de nuits à mesure. Couteau sans lame qui patauge à tuer le temps. Le temps passe très vite, non ? Pourquoi n’être pas resté sur place (comment savoir)? Il glisse, chaque jour le regard s’est perdu, le paysage a mangé les mots, n’y avait-il pas déjà assez de mouvement, en manque t-il encore ? En tête la place qu’il y eut une seconde à peine, évanouie, y fût-on une seconde, la seconde n’a de cesse. Garder en tête les frontières tombées au crépuscule, surprendre au détour de l’aube des aveugles endormis, bouche ouverte, la pluie diluvienne, l’eau montante, le grand air, la promesse tenue du grand soir.

Josef Koudelka

restes de voyage (a)

On se déplace à la vitesse du regard, quelque soit l’objet observé et par quelle ouverture
le monde n’a aucune vitesse, un pied traîne dans l’irréel