l’envers

Le rêve n’a ni passé ni futur, c’est la pure action hallucinée d’un corps endormi. Dès qu’il s’invente au dehors, se réalise, le corps tout entier du monde devient son cauchemar.

un rêve

Ordinairement on sait que les rêves sont des rêves, qu’ils s’effacent dès l’éveil. Les limbes laissent des traces inutiles, des empreintes sur la buée du miroir, les yeux ouverts se réjouissent de quitter leur cocon et d’abandonner leur visée prédatrice, le corps récupère ses bras, retrouve la verticale pesanteur, s’accroche.
Le rêve de cette nuit me revient et m’échappe quand je remonte la trame, ceci plusieurs fois dans la journée depuis mon réveil, perdant chaque fois plus d’images, de jointures aux actions. Ce que je sais c’est que mon père (décédé depuis 4 ans) m’est apparu et l’un et l’autre si heureux que la surprise, plutôt que de provoquer la stupeur, eut par effet domino de confirmer en faits sa résurrection: ce qui est vu senti rapporté de ce qui l’anime ou dit annonce d’évidence que le temps du mourir est fini. Il y a des rêves si confiants que tout ce qui arrive d’imprévisible promet et réalise leur fin heureuse. Ils épousent une logique nouvelle, un enfantement du miracle par sauts successifs dans le noir.

schize 1

Ce qu’il tient est en repos sur son axe, en équilibre, au-dessus d’une pointe. quand il se relève son ombre s’efface. il épouse son ombre et ne tient qu’à un fil. Dénué d’expression, artiste de cirque, la plupart du temps il reste indécis, vigilant et distrait, dans cet entre-deux, glissant de l’un à l’autre état, l’écart se réduisant, l’érosion dissolvant les termes.
L’un observe, l’autre agit, deux modes pour une seule vie, parfaitement symétriques, l’une répétant l’autre pour ne pas se délier. En particulier quand la tête est ailleurs les règles sont changeantes, les buts se contredisent, sur le damier renversé les cases blanches et noires se plient l’une sur l’autre, les pièces roulent de façon plus imprévisible qu’un rêve ne le fait. Une troisième vie s’invente, aimante les reflets d’images de l’un et l’autre mode, fondus au miroir, dont le schizo marque l’impasse. La voie royale de l’une est le rêve, de l’autre la puissance d’agir ou la capacité à retrouver et tisser le fil. Le rêve observe l’action et la déconstruit à mesure. l’action reprend ce que la veille diurne a suspendu, ainsi tout est bancal.

d’un rêve

Sitôt endormi plongé dans un rêve face à la figure du revenant: d’une maison inconnue on frappe à la porte au bout d’un long et large et lumineux couloir, j’ouvre: mon père (mort depuis plus de trois ans) se tient là immobile devant moi. Immédiatement il parle avec éloquence, les phrases s’enchaînant semblent appartenir à des ordres de réalité différents, si bien qu’aucune n’est audible. À cause de sa précipitation contrainte à délivrer un message? ou aussi, ou alors, à cause de mon attente intempestive? Il se peut aussi que dans mon état de sidération je n’entendais pas bien, je filtrais de travers et, coupablement, mésinterprétais, ou alors que sa scansion avale le silence, qu’aucune pause ne fut permise, d’un trop-plein de mots sommés par le temps, car soudain je le vois tomber raide vers moi de tout son long. Je fixe, pétrifié, le dos de son crâne chauve, puis le contour de sa face plaquée contre le sol, redoutant de voir glisser du pli d’ombre un filet de sang. Réveil et nuit blanche.

voir, rêver

L’organique dessein de l’œil à éclairer un aspect du monde alors inconnu paraît aussi étrange que l’apparition du langage. La lumière du jour est plus vive que celle que nous recevons à sa surface émergée, dessous la réalité est mince, les sujets trop mobiles pour être comptés, les changements rapides au loin restent invisibles. En immersion tu suis la plupart du temps les boucles de rétroaction qui signent ton film intérieur, ton songe diurne de luciole.
Dans un état de rêverie mécanique aux logiques clandestines n’importe quel ensemble massif s’agrège, s’agence par routine, au sein duquel se repèrent surtout les détails qui semblent être ceux d’objets usuels, mais ceux-là exclusifs, de sa propre fabrique de rêve, dont les clefs ouvrent chaque porte des pièces perdues dans les couloirs, de rêves dont on est pas tout à fait revenus. Les incidents du jour cachent le panorama.
D’entières familles familières de souvenirs en rescousses s’arrangent à grandir ou diminuer tel détail. Notre extrême tolérance à l’égard de tout ce qui procure des plaisirs n’est à terme pas concluante. À s’y arrêter les détails logent rarement dans les souvenirs, mais dans des choses qui y ressemblent, les détails émergent plutôt des rêves sans que l’on sache d’où ils viennent, de replis insaisissables, de rapprochements impromptus, dont les fentes, en trompe l’oeil, signent notre engourdissement.

Robert Frank. Tunnel (vidéo fixe), couleur et noir et blanc, 4 minutes, 2005

sans un centre

Il a refermé derrière lui la porte du jardin après y avoir abandonné un énième ordinateur, bien décidé à le vider, un jour, de toutes ses carcasses rouillées.
Un hémisphère du cerveau du dauphin dort, pense t-il, puis se réveille laissant l’autre s’endormir à son tour. Celui qui veille est tout entier dehors et dedans, sans un centre, sans partie, le milieu est en paix.

l'oeil_du_béluga_Eric_Kilby_Flickr