PIGEONNIER (Hugo von Hofmannsthal)

 

C’est dehors qu’on peut nous trouver, dehors. Comme l’arc-en-ciel immatériel, notre âme jette une arche par-dessus la chute inexorable de notre existence. Nous ne possédons pas notre Moi. Il souffle sur nous de l’extérieur, nous fuit pour longtemps et nous revient dans un soupir. Il est vrai, c’est notre « Moi ». Le mot est une telle métaphore ! Des émotions reviennent qui autrefois déjà ont eu ici leur nid. Et d’ailleurs, est-ce que ce sont réellement elles de nouveau ? Elles ? N’est-ce pas plutôt seulement leur nichée qu’un obscur sentiment du pays natal a ramenée ici ? Il suffit. Quelque chose revient. Et ce quelque chose se rencontre en nous avec autre chose. Nous ne sommes pas plus qu’un pigeonnier.    Hugo von Hofmannsthal, Lettre de lord Chandos et autres essais, L’entretien sur les poèmes, Gal. 1980. p. 104.

(Srdjan Valjarević – bis)

 

Les solitudes sont comme les fournis de la vie. À 20h30, je bois mon thé dans un café et j’observe les gens. La solitude est la seule à être toujours là, travailleuse, appliquée jusqu’à l’ennui, tenace jusqu’à l’ennui, parfois pénible, parfois agréable, et exactement comme la fourmi de la vie, elle travaille et travaille, seule petite chose dans le cerveau. Elle fabrique quelque chose, pénible ou agréable, mais elle le fabrique. Une impression. C’est ce qu’elle fabrique. Ce qui n’est pas peu. La solitude est la fourmi de la vie. Cette fourmi a fait que le thé est si agréable, et la cigarette aussi. C’est cette fourmi qui va s’occuper de la soirée, elle va l’organiser et tout mettre en ordre, la soirée entière, jusqu’au sommeil, là ce n’est plus son domaine. Là est là, là il n’y a pas de fourmi.   Srdjan Valjarević, Journal de l’hiver d’après, actes sud, p. 176

(Srdjan Valjarević)

 

le 21 décembre, mardi

À l’époque, je voyais tout ça comme si ça arrivait à quelqu’un d’autre. Et pendant que je voyais tout ça, je faisais, pour ne pas dire « j’écrivais », en même temps, en mon for intérieur, toutes ces phases sur ce qui arrivait à cet homme à qui ça arrivait. Bien que l’homme en question ait été moi, j’étais obligé de me voir à distance, et cette écriture intérieure me sauvait. J’étais surtout fermement décidé à me remettre à marcher. J’étais aussi fermement décidé à arrêter de boire, en plus de remarcher. C’était comme si j’avais un lézard invisible dans la jambe de mon survêtement pendant mes crises et je lui parlais car je savais qu’il était là et qu’il me demandait de la bière. Je lui parlais aimablement en lui expliquant que je savais qu’il n’existait pas et qu’il n’y avait plus de bière, de toute façon. Puis il a fait en sorte que j’aie des montées de fièvre et que je transpire mais je continuais lui affirmer haut et fort qu’il n’aurait certainement pas d’alcool, qu’il pouvait en être sûr, et entre-temps je notais minutieusement toutes ces phrases en moi. J’étais aussi fermement déterminé à vivre et à sentir la vie telle qu’il m’a été donné de la vivre et de la sentir. Il me manquait un troisième élément pour donner une forme définitive à cette détermination. Ce troisième élément était précisément celui dont je parle : j’étais comme obligé d’écrire en moi toutes ces phrases et de décrire tout ça comme si ça arrivait à quelqu’un d’autre et d’y prendre du plaisir. Je ne peux comparer ça qu’à la musique. Mais cette comparaison n’a pas d’importance maintenant. Je prenais beaucoup de plaisir à décrire ce qui arrivait à ce supposé autre homme. Ça me donnait davantage de force et raffermissait ma détermination. Certaines des phrases en question me semblaient incroyablement belles. Uniques. Extraordinaires et excitantes. Je prenais un plaisir énorme à les concevoir. Sans elles, j’aurais perdu la raison. Ou en tout cas quelque chose de grave se serait passé. Rien n’aurait été comme aujourd’hui. Car naturellement, tout aurait été différent. Aujourd’hui, à 14h55, ce qui ‘arrive est parfaitement compréhensible pour quiconque, c’est très simple et n’importe qui pourrait l’écrire.      (Srdjan Valjarević, Journal de l’hiver d’après, actes sud, p 69-70)

insolubilis

 

« Il est difficile aux hommes de notre monde non seulement de comprendre la cause de leur situation désastreuse, mais d’avoir conscience du caractère désastreux de cette situation, principale conséquence du désastre essentiel de notre temps qui s’appelle le progrès et qui se manifeste par une angoisse fébrile, une précipitation, une tension dans un travail ayant pour but ce qui est absolument inutile ou à l’évidence nuisible, par une ivresse permanente de soi-même dans des entreprises constamment renouvelées qui dévorent tout le temps dont on dispose et, surtout, par une fatuité sans borne. Il y a là des dirigeables, des sous-marins, des dreadnoughts, des immeubles de cinquante étages, des parlements, des théâtres, des télégraphes sans fil, des congrès de la paix, des armées de millions d’hommes, des flottes de guerre, des professeurs d’écoles de toutes sortes, des milliards de livres, de journaux, de réflexions, de discours, de recherches. Et pris dans cette vaine agitation fébrile, dans cette précipitation, dans cette angoisse, dans cette tension provoquée par un travail ayant toujours comme but ce qui est absolument inutile et de toute évidence nuisible, se trouvant en outre dans une telle admiration immuable de soi-même, au point que non seulement les hommes ne voient pas, mais ne veulent pas, ne peuvent pas voir leur propre folie, et ils en sont fiers, les hommes en attendent toutes sortes de bienfaits sublimes, et dans cette espérance ils s’enivrent de plus en plus dans des entreprises constamment nouvelles qui n’ont qu’un seul et unique dessein – s’oublier, et ils s’enlisent de plus en plus profondément dans une impasse, dans des contradictions aussi bien politiques et économiques que scientifiques, esthétiques et éthiques insolubles ». (Du suicide, Leon Tolstoy, Paris: L’Herne, [1910] 2012, pp. 32-34.)

Saluer le cadavre de son père,

 

« Saluer le cadavre de son père, étendre son empire à toutes les terres connues en chevauchant parmi les oriflammes, tout cela fut facile au prince Yang. L’épreuve la plus terrible fut l’ennui, quand il décida de profiter des plaisirs dans la citadelle aussi splendide qu’une montagne neigeuse, construite à son intention par l’architecte Lao, son précepteur d’autrefois. Après des journées de mélancolie, en frappant l’air de son poing le prince Yang donna l’ordre à Lao de construire le plus formidable labyrinthe jamais imaginé : « Dans sept ans je veux le voir s’étendre sur la plaine. Si je m’y perds tu régneras sur mon empire ; mais tu seras décapité si j’en découvre le centre ». L’architecte reprit le cours de ses activités et, au dernier jour des sept années, il se présenta devant le prince en lui tendant un livre : « C’est l’histoire de ta vie ; quand tu en auras trouvé le centre, ton sabre pourra s’abattre sur mon cou ».   Gérard Macé, Un détour par l’Orient, Gallimard

_____________________________________l’infini se passe de nous

marionnettes

 

« Le monde, selon Schopenhauer, est mort depuis toujours ; « on croit » qu’il vit, et la plus profonde démystification schopenhauerienne est de s’aviser qu’il fait seulement semblant de vivre, qu’il mime maladroitement la vie. En réalité, il ne vit pas plus que les membres du squelette actionnés par des ficelles n’effectuent de véritables mouvements. D’où l’angoisse devant cette mort qui se travestit sans cesse, ces cadavres qui prétendent toujours singer les vivants » Cl. Rosset, Schopenhauer, philosophe de l’absurde, p. 26. PUF