« Il faut beaucoup d’innocence, ou de rouerie, à une philosophie de la communication qui prétend restaurer la société des amis ou même des sages en formant une opinion universelle comme « consensus » capable de moraliser les nations, les Etats et le marché. Les droits de l’homme ne disent rien sur les modes d’existence immanents de l’homme pourvu de droits. Et la honte d’être un homme, nous ne l’éprouvons pas seulement dans les situations extrêmes décrites par Primo Levi, mais dans des conditions insignifiantes, devant la bassesse et la vulgarité d’existence qui hantent les démocraties, devant la propagation de ces modes d’existence et de pensée-pour-le-marché, devant les valeurs, les idéaux et les opinions de notre époque. L’ignominie des possibilités de vie qui nous sont offertes apparaît du dedans. Nous ne nous sentons pas hors de notre époque, au contraire nous ne cessons de passer avec elle des compromis honteux. Ce sentiment de honte est un des plus puissants motifs de la philosophie. Nous ne sommes pas responsables des victimes, mais devant les victimes. Et il n’y a pas d’autre moyen que de faire l’animal (grogner, fouir, ricaner, se convulser) pour échapper à l’ignoble : La pensée même est parfois plus proche d’un animal qui meurt que d’un homme vivant, même démocrate. » – G. Deleuze, F. Guattari, » Qu’est-ce que la philosophie ? »
« Rome est ici, maintenant. L’Américain moyen n’y voit que du feu, mais elle est la réalité sous-jacente au monde où il vit. L’Empire n’a jamais pris fin. Il s’est seulement dérobé aux yeux de ses sujets. Comme on projette un film sur le mur d’une prison, il a ourdi pour eux cet univers de fantaisie, cette fiction éhontée que la plupart des spectateurs prennent pour un scrupuleux documentaire : dix-neuf siècles d’histoire et le monde qui en résulte. Mais pendant la projection la guerre continue. Ceux qui refusent de regarder le film et de le croire réel sont pourchassés impitoyablement : on ne les laisse pas sortir de la salle, on les massacre dans les toilettes. Certains, par prudence, donnent le change : ils restent assis face à l’écran, les yeux clos et l’esprit éveillé. Ils suivent leur propre voix, ils servent un autre roi » (Emmanuel Carrère, Je suis vivant et vous êtes morts, Philip K. Dick, 1928-1982, Biographie, p. 262, Ed. du Seuil)
« La vanité d’attribuer à la philosophie, et aux propos des intellectuels, des effets aussi immenses qu’immédiats me paraît constituer l’exemple par excellence de ce que Schopenhauer appelait « le comique pédant », entendant par là le ridicule que l’on encourt lorsqu’on accomplit une action qui n’est pas comprise dans son concept, tel que le cheval de théâtre qui ferait du crottin. Or s’il y a des choses que nos philosophes, « modernes » ou « post-modernes », ont en commun par-delà les conflits qui les opposent, c’est cet excès de confiance dans les pouvoirs du discours. Illusion typique du lector, qui peut tenir le commentaire académique pour un acte politique ou la critique des textes pour un fait de résistance, et vivre les révolutions dans l’ordre des mots comme des révolutions dans l’ordre des choses. » Pierre Bourdieu. Méditations Pascaliennes, Paris, Le Seuil, coll. Liber, 1997, p.10
1904. Sais-tu ce qu’il y a de particulier en beaucoup de gens ? Ils ne sont rien, mais ils ne peuvent pas le montrer, c’est là leur trait propre (l’histoire de l’homme insignifiant qui portait une boîte fermée, par laquelle il attirait la curiosité de quelques uns et qui ne contenait, on le sut après sa mort, que deux dents de lait).
In Lettres, « Maurice Blanchot, traduire Kafka », édition d’Eric Hoppenoz, Arthur Cools et Vivian Lisa. Editions KIMÉ. P. 221