revenir ?

« Plus qu’il n’en aurait fallu » m’a t-on dit, sans rien leur avoir dit pourtant: j’ai donc « mis du temps pour rentrer ». On m’accueillit comme si j’avais toujours été là, accueillir pas vraiment en fait, on ne fit pas attention à moi ce qui maintes fois vérifié me réjouit.

D’abord je ne savais pas que ce lieu existait, ni à fortiori où c’était. Je me suis mis en route avec aucune idée de là où je serais embarqué, donc sans même savoir être embarqué. Par fatigue mes représentations erronées tombaient toutes seules, à la rescousse des plans assurés me conduire, abandonnés entre deux nuits puisqu’à force je ne savais m’y repérer. Puis un jour je suis tombé dessus, le nez contre. J’ai pensé un peu plus tard que ce put être tout aussi bien ailleurs, mais c’était là, sans aucun doute, avec tout le paysage des plaines sans voitures ni personnes. Comme j’ai tourné autour, qu’il n’y avait qu’un chien et que je croyais entendre tout le monde qui me disait d’y aller, sans être sûr je savais me rapprocher de quelque chose, je suis entré. À l’intérieur toutes les étapes du chemin se sont représentées, peu ou prou, avec chaque fois le sentiment que la prochaine n’emprunterait pas l’ordre de succession précédent, je veux dire en particulier pour le dernier, celui qui en définitive m’avait conduit à entrer, à justifier ce long effort. Par conséquent, par principe, j’avais du mal à l’admettre, j’y étais. Il faut dire, au crédit de ce nouveau lieu, que c’était tout de même plus facile, que le parcours avait été nettement, très nettement raccourci, ses langueurs, ses entours. Et du coup je recevais le temps d’embrasser plus loin du regard ce qui attendait, peut-être ce qu’il y avait à gagner, le sentiment d’en finir plus vite. À l’horizon échu coulait la nostalgie. Un mirage ? Des nones nurses accouraient à mes tristesses de chevet et prenaient sur elles berçant mon abstinence. Des gobelets derrière une vitre nous était servis, un nuage bleu à lourdeur de mercure fondait dans la bouche. Au bout de la pièce les miroirs étaient couverts d’un drap intouchable desquels on redoutait les propriétés immatérielles tranchantes. Peut-être de simples fleurs des champs près de la fenêtre auraient suffi.

S’il me prenait des résolutions d’avancer par moi-même la porte de sortie restait introuvable : juste la porte d’entrée ouvrant sur un intérieur dupliqué, avec d’autres croisements, passant à travers les murs. La sensation que quelqu’un jouait un tour et te tirait par derrière n’était pas grave, un simple revers de main l’écartait, « surtout n’y prend garde » disais-tu, tu n’avais jamais été très loin, mais toujours où tu avais voulu, jamais ce que tu t’étais imaginé, jamais tu te serais imaginé là, prisonnier, sans y être.

Aislinn Leggett

attendre

Ni ne gagne ni ne perd devant la casino, quelqu’un doit prendre la relève, on me l’avait promis. Je dors le plus longtemps possible pour raccourcir le temps, rendre élastique l’attente. J’ouvre les portes des clients comme un écrin, comme on prendrait un bras, on écarterait une branche, on ouvre un clapier, je varie. Seuls m’envient les clochards, eux seuls me voient, eux que les gardiens tabassent quand sortent les princes. Les princesses ne sont pas tristes ce qui me serre le cœur.

Aux aurores je m’échappe aux douches publiques parce que la solitude n’accueille que le premier. Je fais beaucoup plus que mes heures à cause des 4 X 8 où j’ai perdu le fil. À la fin de la nuit les gardiens des salles rentrent chez eux, ils sont célibataires. L’été je les vois revenir quand le soleil descend, ou quand la lumière des phares éblouit c’est l’hiver.

Je rêve souvent d’être gardien de musée, ça ne changerait pas grand chose sauf que je serais dedans à la chaleur, les gens importants déjà mis sur les toiles, les gueux désormais avec les dieux, les visiteurs ne sachant plus trop où ils sont. Je serais là caché dans mon costard à recueillir une langue animale, à attendre l’extinction des lumières dans les salles, avec le silence froissé des étoffes parmi la résonance des pas perdus. Je me demande si ça ne restera que le départ d’un film.

Manuel Álvarez Bravo

suicide Karma mode d’emploi

Une fois mort le travail commencera par devoir se débarrasser de toutes les ordures physiques laissées derrière soi depuis son premier jour; scinder son territoire en déchetterie et compost, sans queue ni tête attendre longuement sur un banc quelques tranchants obscurs de la mémoire, l’aiguille noire dans la botte de foin, sucer des champignons en contemplant les spores voler dans le brouillard. Tâche accomplie du devenir fourmi ou miel, renaître homme en plein désert, se tailler au plus vite un salut de l’âme. Travail spirituel ad aeternam trouver l’angle vierge d’où justifier le grand œuvre, entendre au feu l’éclat du silex. Se réveiller, faire de l’argile. Du grain de sel de sa sueur s’activer à ériger la digue contre les mécréants et les pleureurs (parmi qui tu reconnais malheureusement ceux que tu aimes).

Entre temps ne laisser rien au hasard, aux branlants épisodes: rendre les caves profondes transparentes, aux expériences, aux possibilités d’humanité, pour une humanité nouvelle: après 30 heures d’insomnies on te jette des miettes, on t’asperge d’eau, jusqu’à ce que tu t’endormes. Puis debout, retour aux 30 heures, Yes We Can ; les leaders de la boîte étant à ce jour les plus vieux rescapés, qui ne succomberait pas ?

digestion des images

l’absence de lumière, l’éblouissement, les ruines, les chantiers, les mendiants, les stars, les routes les no man’s land – la foule des images précède les mots, les court-circuite, les images sont débris de totems ventriloques, les mots pris de court se font guides, papillonnent la propagande, forcent la transparence.

tu tournes plus facilement la tête, tu arrêtes tes yeux parfois, tu arrêtes la danse brouillardeuse des mots. tu entres dans tes yeux. ce ne sont pas les mots qui se font guides, même s’il leur arrive d’éclairer, d’assombrir, de brouiller les lisières, tu es le guide qui invariablement est éconduit. les images s’y bousculent, les lieux s’effritent, tu expulses l’air qui vient à manquer, tu rampes par saccades vers d’autres sorties désenchantées.

se détachant à mort un monde fait de nos lubies et imagos, de nos extensions et excroissances. un monde primitivement un don qu’on aurait pris soin à faire reposer sur des bases légères, fondé sur des règles aériennes, balance des étoiles scribes dont on était une lettre. légèreté pénétration équilibre, tige dont le tête s’élèverait, fouillis cherchant la lumière, poids branlant dans le vent, monde parallèle à celui des voisins, guerre de conquête, d’occupation horizontale, de hauteur creusée, d’éboulis, monde pour finir confondu à l’ici-bas, enfoncé.

le parc des nuages aux jardins suspendus
le parc des nuages aux jardins suspendus

être à l’heure

De toute façon j’étais essoufflé. Alors je m’arrêtais, perdant encore du temps, n’en ayant déjà plus, entamant péniblement un autre, obligé, à bout de souffle, d’avouer que ce quartier urbain m’était parfaitement inconnu. Comme si ce fut ma dernière chance je levais les yeux au ciel, un point semblait gonfler tout en s’éloignant, une cabine sans air, transparente, où grossissait un oiseau sans aile. Sur le trottoir un rocher n’offrait d’autre passage que d’être traversé, c’était trop tôt, trop tard.

retours ailleurs à zéro

Avantage sur la discrète idiotie, les vannes de l’optimisme s’ouvrent. En contre-bas totems d’eau et de terre qu’on va faire parler, pente qui rassemble, des autoroutes s’y pressent. Le mensonge est accueilli, accueillant, de quoi parle t-on ? un vrai plaisir. Autour du partage officiel l’ambiance est sourires figés, désespoir et sourire, on plie le monde au règne de c’est comme ça, on rigole à répétition, on s’en fout, on fait son chemin, le chapeau qu’on a, l’optimisme quand tu veux, si dieu le souhaitait, résolutions au vent.

Adorable optimisme, c’est entre soi, les gens, et tu ne sais pas, aucune ressemblance, on ne peut pas l’épouser, tu n’y as jamais trouvé une accroche, aucun terrain, rien remonté d’un projet qui eut valu la peine, sauf les ratages, les retours ailleurs à zéro.

temps de chien