besoins

  « Ne cherche pas de sagesses ultimes car il n’y en a guère. On ne pense pas d’après la vérité, mais d’après ses besoins, et plus l’on se confronte à ses besoins plus on est sage – pour autant que par sagesse nous comprenions la liquidation de nos propres besoins ».  Imre Kertész, L’Ultime Auberge, Jardins de trivialités, 18 juillet 2009, Actes sud.

 

l’Infini

 

                                                  « Le monde infini aboutit à peu de chose »

 

« Commençons donc tout de suite par le mot le plus simple, l’Infini. Le mot infini, comme les mots Dieu, esprit et quelques autres expressions, dont les équivalents existent dans toutes les langues, est, non pas l’expression d’une idée, mais l’expression d’un effort vers une idée. Il représente une tentative possible vers une conception impossible. L’homme avait besoin d’un terme pour marquer la direction de cet effort, le nuage derrière lequel est situé, à jamais  invisible, l’objet de cet effort. Un mot était enfin nécessaire, au moyen duquel un être humain pût se mettre tout d’abord en rapport avec un autre être humain et avec une certaine tendance de l’intelligence humaine. De cette nécessité est résulté le mot Infini, qui ne représente ainsi que la pensée d’une pensée ».  Edgar Allan Poe, Oeuvres en prose, Bibl. de la Pléiade, p.717

avec ou sans le monde

 

« Bonjour, la classe. Bonjour genou rose et envers de cuisse charnue sous la jupe courte en jean aujourd’hui. Vous avez peut-être supposé lors de notre dernier cours que mon argument était purement théorique, car il n’y a pas d’existence sans le monde, et donc pas d’esprit hors de son engagement dans le monde. La conscience sans le monde est impossible, de la même manière que sans lumière on ne voit rien. Est-ce votre objection, ma chérie ? penchée sur son bloc-notes, le visage encadré par la masse de ses cheveux. Eh bien, examinons le monde solide réel qui est le vôtre. Il occupe une tribune dans l’espace, et cette tribune comporte une histoire de la vie animée. Jusqu’ici tout va bien. Mais remarquez, il ne semble exister aucune condition nécessaire ou suffisante pour que la vie apparaisse, puisqu’elle se produit dans n’importe qu’elle circonstance. Vous pensez qu’elle a besoin d’air, c’est faux, vous imaginez qu’elle a besoin de voir, d’entendre ou d’espérer, de nager, de voler ou de se suspendre par la queue à une branche d’arbre, mais ce n’est pas le cas. Elle ne requiert aucune forme ou taille spéciale, aucune ressource du monde minéral pour subsister, elle peut se créer avec n’importe quoi. Elle peut vivre sous l’eau ou sur un grain de poussière, dans la glace ou dans l’eau de mer bouillante, avoir des yeux ou des oreilles ou pas, la possibilité d’ingérer ou pas, être dotée d’organes de reproduction ou pas, être douée de sens ou pas, et même quand elle possède une forme d’intelligence elle n’en a pas forcément une dose suffisante, comme par exemple le paresseux dodelinant la tête qui réussit toujours à s’asseoir près de toi – lorsqu’il baille ses yeux disparaissent, est-ce que tu l’as remarqué, ma mûroise ? la vie est donc illuminée sur un plan taxinomique, mais avec une intention commune à ses variétés infinies – qu’il s’agisse de poisson, de mouche, de bousier, de ver ou de bactérie – , l’intention de la définir sous toutes ses manifestations, réfléchies ou irréfléchies – la volonté pathétique de survivre. Car bien sûr, ça n’arrive jamais, n’est-ce pas ma poupée embroussaillée, car si la vie est une chose définissable d’une forme infinie nous devons reconnaître qu’elle se nourrit d’elle-même. Elle est autodestructrice. Ce n’est pas très rassurant si vous comptez dépendre du monde pour préserver votre conscience. N’ai-je pas raison ? si la conscience existe sans le monde, elle n’est rien, si elle a besoin du monde pour exister, elle n’est rien non plus.

C’était mes exercices de pensée préparatoires – partir d’une désespérance philosophique de base avant de chercher le salut chez les premiers penseurs, Emerson, William James, Damasio et les autres. Mais j’ai du me trahir et passer pour un dépressif, rien d’autre. »

E. L. Doctorov, Dans la tête d’Andrew, p 31-33, Actes Sud

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le problème

 

Nous sommes bien dans la caverne de Platon. Le problème, c’est que les films qu’on nous passe sont pourris ». Philip K. Dick (correspondance)

A-t-on déjà vu

 

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 A-t-on déjà vu deux chiens se donner rendez-vous pour parler d’un troisième chien parce qu’ils n’ont l’un pour l’autre aucun intérêt ?

Max Frisch, Journal Berlinois, 1973, 1974, éd. ZOE

le vague la fièvre la providence et autres puretés

 

« Si nous prenions l’habitude de regarder par-delà le contenu spécifique des idéologies et des doctrines, nous verrions que, se réclamer de telle d’entre elles plutôt que de telle autre, n’implique nullement quelque dépense de sagacité. Ceux qui adhèrent à un parti croient se distinguer de ceux qui en suivent un autre, alors que tous, dès l’instant qu’ils choisissent, se rejoignent en profondeur, participent d’une même nature et se différencient seulement en apparence, par le masque qu’ils assument. C’est folie d’imaginer que la vérité réside dans le choix, quand toute prise de position équivaut à un mépris de la vérité. Pour notre malheur, choix, prise de position est une fatalité à laquelle personne n’échappe ; chacun de nous doit opter pour une non-réalité, pour une erreur, en convaincus de force que nous sommes, en malades, en fiévreux : nos assentiments, nos adhésions sont autant de symptômes alarmants. Quiconque se confond avec quoi que ce soit fait preuve de dispositions morbides : point de salut ni de santé hors de l’être pur, aussi pur que le vide. Mais revenons à la Providence, à un sujet à peine moins vague… Veut-on savoir jusqu’où une époque a été frappée, et quelles furent les dimensions du désastre dont elle eut à pâtir ? Que l’on mesure l’acharnement que les croyants y déployèrent pour justifier les desseins, le programme et la conduite de la divinité. Rien d’étonnant que l’oeuvre capitale de Maistre, Les Soirées de Saint-Pétersbourg, soit une variation sur le thème du gouvernement temporel de la Providence : ne vivait-il pas en un temps où, pour faire discerner aux contemporains les effets de la bonté divine, il fallait les ressources conjuguées du sophisme, de la foi et de l’illusion ? Au Ve siècle, dans la Gaule ravagée par les invasions barbares, Salvien, en écrivant « De Gubernatione Dei », s’était, lui aussi, évertué à une tâche semblable : combat désespéré contre l’évidence, mission sans objet, effort intellectuel à base d’hallucination… La justification de la Providence, c’est le donquichottisme de la théologie. »

E. M. Cioran, Essai sur la pensée réactionnaire, éditions Fata Morgana, 1977  –  Joseph de Maistre – Textes choisis et presentés par E. M. Cioran  ( ICI en ligne )

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