« aussi bien »

   

27 mai 1914. Violente averse. Mets-toi face à la pluie, laisse ses rayons de fer te pénétrer, glisse dans l’eau qui veut t’emporter, mais ne bouge pas, reste droit et attends le soleil qui va couler à flot, subitement et sans fin. Franz Kafka, Journal
« Mais si il y a un sens du réel, et personne ne doutera qu’il ait son droit à l’existence, il doit bien y avoir quelque chose que l’on pourrait appeler le sens du possible. L’homme qui en est doué, par exemple, ne dira pas : ici s’est produite, va se produire, doit se produire telle ou telle chose ; mais il imaginera : ici pourrait, devrait se produire telle ou telle chose ; et quand on lui dit d’une chose qu’elle est comme elle est, il pense qu’elle pourrait aussi bien être autre. Ainsi pourrait-on définir simplement le sens du possible comme la faculté de penser tout ce qui pourrait être « aussi bien », et de ne pas accorder plus d’importance à ce qui est qu’à ce qui n’est pas. On voit que les conséquences de cette disposition créatrice peuvent être remarquables ; malheureusement, il n’est pas rare qu’elles fassent apparaître faux ce que les hommes admirent et licite ce qu’ils interdisent, ou indifférents l’un et l’autre… » Musil, L’Homme sans qualités
« Pas plus que l’individu n’est seul dans le groupe et que chaque société n’est seule parmi les autres, l’homme n’est seul dans l’univers. Lorsque l’arc-en-ciel des cultures humaines aura fini de s’abîmer dans le vide creusé par notre fureur ; tant que nous serons là et qu’il existera un monde, cette arche ténue qui nous relie à l’inaccessible demeurera, montrant la voie inverse de celle de notre esclavage et dont, à défaut de la parcourir, la contemplation procure à l’homme l’unique faveur qu’il sache mériter : suspendre la marche, retenir l’impulsion qui l’astreint à obturer l’une après l’autre les fissures ouvertes au mur de la nécessité et à parachever son oeuvre en même temps qu’il clôt sa prison ; cette faveur que toute société convoite, quels que soient ses croyances, son régime politique et son niveau de civilisation, où elle place son loisir, son plaisir, son repos et sa liberté ; chance, vitale pour la vie, de se déprendre et qui consiste – adieu sauvages! adieu voyages! – pendant les brefs intervalles où notre espèce supporte d’interrompre son labeur de ruche, à saisir l’essence de ce qu’elle fut et continue d’être, en deçà de la pensée et au delà de la société : dans la contemplation d’un minéral plus beau que toutes nos oeuvres, dans le parfum, plus savant que nos livres, respiré au creux d’un lis ou dans le clin d’oeil alourdi de patience, de sérénité et de pardon réciproque, qu’une entente involontaire permet parfois d’échanger avec un chat. »  Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques

4 réponses à « aussi bien »

  1. Depuis la Suisse… vous savez, des amis de Bâle, venus passer, il y a 2 semaines, un séjour à la vallée du Drâa (sur du Maroc) m’ont apporté quelques livres de Rousseau. C’est le plus beau cadeau que ce pays m’a offert, dans ces temps de désarroi. Votre seul témoignage me suffit. Merci de votre si belle attention, sincèrement

  2. Aurora Borealis…

    Merci de vos lumières, ah si passionnantes… Si vous permettez :

    Il nous suffit aujourd’hui d’être naturels pour étonner universellement (Guy Debord)
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    Ce qui les intéresse, ce n’est pas la vérité universelle, mais l’aveu personnel, c’est-à-dire le trou dans la serrure (Eugène Ionesco)
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    Se dire dès l’aurore : Je vais rencontrer un indiscret, un violent, un perfide, un arrogant (Marc Aurèle)
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    L’Homme, s’il a en lui quelque honneur, doit abattre le mur qui bouche son horizon (Herman Melville)
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    L’indien shuar pense que la vie quotidienne est une illusion qui ne fait que cacher la réalité des rêves (Fitzcarraldo)
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    Fou aux yeux du monde, sage aux yeux de Dieu… et c’est en s’éloignant de la raison humaine que l’homme arrive enfin à l’esprit du ciel, pour qui la raison n’est que folie et frénésie (Melville)
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    Celui qui se perd dans sa passion a moins perdu que celui qui perd sa passion (Saint Augustin)
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    Les indiens shuar pensent qu’après la destruction des hommes, Dieu reviendra terminer son oeuvre (Fitzcarraldo)
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    Nous cherchons quelque chose qui nous a déjà trouvé

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