le chaudron est fêlé

 

« Je n’ai aucune mémoire, je ne me rappelle plus ni ce que j’apprends, ni ce que je lis, ni ce que je vis, ni ce que j’entends, je n’ai de mémoire ni pour les êtres ni pour les événements, je me fais l’effet de n’avoir rien vécu, de n’avoir rien appris. » Lettres à Félice, du 10 au 16 juin 1913, La Pléiade vol. IV, p 409

"La légende tente d’expliquer l’inexplicable. Comme elle naît d’un fond de vérité, il lui faut bien retourner à l’inexplicable." F. K. La Légende de Prométhée, Récits II,
« La légende tente d’expliquer l’inexplicable. Comme elle naît d’un fond de vérité, il lui faut bien retourner à l’inexplicable. » F. K. La Légende de Prométhée, Récits II.

effort

 

« J’étais trop léger, ou pour mieux dire, je n’étais pas léger, ma propre personne me tenait trop peu à cœur pour que je tinsse à faire beaucoup d’efforts »   (In « souvenir du chemin de fer de Kalda », Récits et fragments narratifs, Pléiade, vol II, p 299)

maira-kalmans

la Cavalcade des Rêves

 

« C’est un bien joli travail, et qui fait beaucoup d’effet, cette cavalcade que nous appelons la Cavalcade des Rêves. Nous la montrons déjà depuis des années ; celui qui l’a inventée est mort depuis longtemps, de phtisie, mais cette part de son œuvre posthume est restée et nous n’avons aucune raison d’éliminer la Cavalcade de nos programmes, d’autant moins qu’elle ne peut être imitée par nos concurrents, elle est, tout incompréhensible que cela paraît à première vue, inimitable. Nous la plaçons généralement à la fin de la première partie, elle ne conviendrait pas pour la fin du spectacle, ce n’est rien d’éblouissant, rien de précieux, rien dont on puisse parler en rentrant de chez soi ; la représentation doit finir sur quelque chose qui reste inoubliable même pour la tête la plus grossière, quelque chose qui sauve la soirée de l’oubli, cette cavalcade n’est rien de tel (…) »  Kafka, récits et fragments narratifs, La Pléiade, vol II, p 647

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         « tel un pont » [Kafka, journal de voyage, août/septembre 1911, en train entre Prague et Zürich]

Les recherches d’un chien

 

« On peut vraiment dire que nous formons littéralement tous un seul groupe, quelles que soient les innombrables et profondes différences qui sont constituées au cours des âges. Tous en un groupe unique ! Quelque chose nous pousse les uns vers les autres et rien ne peut nous empêcher de satisfaire ce besoin ; toutes nos lois et nos institutions, les rares dont je me souvienne encore et les très nombreuses que j’ai oubliées, procèdent de nos aspirations au plus grand bonheur dont nous sommes capables, le chaleur de la vie en commun. Mais voici la contrepartie. Il n’est, à ma connaissance, pas d’autres créatures qui vivent aussi dispersées que nous autres chiens, aucune autre ne possède à perte de vue tant de différences de classes, d’espèces, d’occupations. Nous qui voulons tenir les uns aux autres – et ne cessons en dépit de tout, d’y parvenir dans des moments d’exaltation –, nous vivons séparés les uns des autres, dans d’étranges métiers, souvent incompréhensibles à notre plus proche voisin, attachés à des préceptes qui ne sont pas ceux de la condition canine et qui seraient plutôt dirigés contre elle ».   /  F. Kafka, Les recherches d’un chien, La Pléiade, vol. II, p 675

par-le-trou-de-la-lune

philosophie adamique

 

diary-w-gombrowicz

« Dimanche (…) Qui est-elle ? Et comment puis-je savoir qui je suis sans savoir qui elle est ? Une femelle de plus parmi la flopée de femelles qui hantent le globe terrestre, une vache ? Oh Ève unique ! Assis à mon bureau, ici, je concentre tout mon amour et toute – comment dire ? – mon importance, moi, Adam, pour que tu deviennes Ève à mes yeux, mais quelque chose vient se mettre en travers… mille milliards de mille démons ! milliards de vaches ! milliards de femelles ! … lorsque je prends conscience d’une quantité, je tombe dans un certain nombre d’états étranges parmi lesquels le dégoût et la répugnance ne viennent qu’en seconde ligne. Il y a l’indifférence olympienne qu’implique l’interchangeabilité d’une femelle contre une autre, d’une paranoïa contre une autre. À quoi vient encore s’jouter l’ennui…

Je me répète à haute voix : « La souffrance à pareille échelle m’ennuie », et je prête l’oreille au contenu de ces paroles, étrange, insolite même, mais qui me ressemble tellement (tellement humain).

Et, vous pouvez me croire ou non, mon âme me fait bien rire, et mon esprit, un parmi tant d’autres. Si je ne m’apitoie pas sur la servante Helena, qui d’autre va s’apitoyer sur la servante Helena ? La pitié, elle aussi, prolifère – rien qu’à Buenos Aires il y a cent mille esprit qui en sont convenablement pourvus. Ça me fait bien rire…

Je répète à haute voix : « La souffrance à pareille échelle me fait bien rire » et je prête l’oreille au contenu particulier, particulièrement humain, de mes paroles.

Je me lève. Je sors. Dans la nuit tombante on voit de la route un brouillard blanchâtre, électrique, monter à l’horizon, presque imperceptible, mais pénible, confus, comme né de l’irréalité… une réalité pénible qui m’oppresse… qui me piétine.

 

Lundi

« Seulement est-ce que ses angoisses et ses désarrois…. existaient vraiment ? » « une théorie – écrit Gombrowicz – s’est imposée à moi concernant mon attitude vis-à-vis des gens… Ce problème de la quantité n’était-il pas lui aussi une invention, une conséquence de sa théorie selon laquelle la quantité nous atteint dans notre humanité ? »

«Gombrowicz comprenait que son premier devoir était d’établir jusqu’à quel point le problème était réel. Mais valait-il vraiment la peine de l’établir ? à quoi bon se donner la peine ? »

« Pourtant, si ce n’était pas lui qui l’établissait, d’autres s’en chargeraient à sa place ; combien de centaines de milliers de cervelles prêtes à se casser la tête ! »

« voilà pourquoi, au lieu de passer une nuit blanche, il alla se coucher »

Witold Gombrowicz, Journal, T II, 1959-1969, p. 243-244, Folio.

l’art des hommes déformés

topor

  Remarquez que cette invasion de la science promet à l’art de très beaux jours.

C’est en lui que nous verrons notre unique ami et défenseur. Il finira par être notre seule carte d’identité.

En effet! Imagine: lorsqu’en t’éveillant un matin tu t’apercevras que par certains procédés bio-physiologiques une deuxième tête t’es poussée au derrière pendant la nuit, lorsque effrayé par cette vision, tu perdras l’esprit et tu ne sauras plus laquelle de ces deux têtes est la tête véritable, que pourras-tu faire d’autre que de crier ton horreur, ta révolte, ton refus, ton désespoir… de crier que tu n’es pas d’accord!

Ce cri trouvera son poète… et témoignera que tu es resté celui que tu étais hier.

Quant à moi, j’attends le monde de demain, le monde scientifique, la confirmation de ce que proclame Ferdydurke, sur la distance à l’égard de la forme, sur la non-identification à la forme. L’art de demain se lèvera sous ce signe: l’art des hommes déformés.

Ils vont consciemment se créer une forme (même pas sur le plan physique). Mais ils ne s’identifieront pas à elle.

Witold Gombrowicz, Journal, T II, 1959-1969, p. 179, Folio.