philosophie adamique

 

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« Dimanche (…) Qui est-elle ? Et comment puis-je savoir qui je suis sans savoir qui elle est ? Une femelle de plus parmi la flopée de femelles qui hantent le globe terrestre, une vache ? Oh Ève unique ! Assis à mon bureau, ici, je concentre tout mon amour et toute – comment dire ? – mon importance, moi, Adam, pour que tu deviennes Ève à mes yeux, mais quelque chose vient se mettre en travers… mille milliards de mille démons ! milliards de vaches ! milliards de femelles ! … lorsque je prends conscience d’une quantité, je tombe dans un certain nombre d’états étranges parmi lesquels le dégoût et la répugnance ne viennent qu’en seconde ligne. Il y a l’indifférence olympienne qu’implique l’interchangeabilité d’une femelle contre une autre, d’une paranoïa contre une autre. À quoi vient encore s’jouter l’ennui…

Je me répète à haute voix : « La souffrance à pareille échelle m’ennuie », et je prête l’oreille au contenu de ces paroles, étrange, insolite même, mais qui me ressemble tellement (tellement humain).

Et, vous pouvez me croire ou non, mon âme me fait bien rire, et mon esprit, un parmi tant d’autres. Si je ne m’apitoie pas sur la servante Helena, qui d’autre va s’apitoyer sur la servante Helena ? La pitié, elle aussi, prolifère – rien qu’à Buenos Aires il y a cent mille esprit qui en sont convenablement pourvus. Ça me fait bien rire…

Je répète à haute voix : « La souffrance à pareille échelle me fait bien rire » et je prête l’oreille au contenu particulier, particulièrement humain, de mes paroles.

Je me lève. Je sors. Dans la nuit tombante on voit de la route un brouillard blanchâtre, électrique, monter à l’horizon, presque imperceptible, mais pénible, confus, comme né de l’irréalité… une réalité pénible qui m’oppresse… qui me piétine.

 

Lundi

« Seulement est-ce que ses angoisses et ses désarrois…. existaient vraiment ? » « une théorie – écrit Gombrowicz – s’est imposée à moi concernant mon attitude vis-à-vis des gens… Ce problème de la quantité n’était-il pas lui aussi une invention, une conséquence de sa théorie selon laquelle la quantité nous atteint dans notre humanité ? »

«Gombrowicz comprenait que son premier devoir était d’établir jusqu’à quel point le problème était réel. Mais valait-il vraiment la peine de l’établir ? à quoi bon se donner la peine ? »

« Pourtant, si ce n’était pas lui qui l’établissait, d’autres s’en chargeraient à sa place ; combien de centaines de milliers de cervelles prêtes à se casser la tête ! »

« voilà pourquoi, au lieu de passer une nuit blanche, il alla se coucher »

Witold Gombrowicz, Journal, T II, 1959-1969, p. 243-244, Folio.

l’art des hommes déformés

topor

  Remarquez que cette invasion de la science promet à l’art de très beaux jours.

C’est en lui que nous verrons notre unique ami et défenseur. Il finira par être notre seule carte d’identité.

En effet! Imagine: lorsqu’en t’éveillant un matin tu t’apercevras que par certains procédés bio-physiologiques une deuxième tête t’es poussée au derrière pendant la nuit, lorsque effrayé par cette vision, tu perdras l’esprit et tu ne sauras plus laquelle de ces deux têtes est la tête véritable, que pourras-tu faire d’autre que de crier ton horreur, ta révolte, ton refus, ton désespoir… de crier que tu n’es pas d’accord!

Ce cri trouvera son poète… et témoignera que tu es resté celui que tu étais hier.

Quant à moi, j’attends le monde de demain, le monde scientifique, la confirmation de ce que proclame Ferdydurke, sur la distance à l’égard de la forme, sur la non-identification à la forme. L’art de demain se lèvera sous ce signe: l’art des hommes déformés.

Ils vont consciemment se créer une forme (même pas sur le plan physique). Mais ils ne s’identifieront pas à elle.

Witold Gombrowicz, Journal, T II, 1959-1969, p. 179, Folio.