Kim Jong-un, la mama jalouse

   « (…) En attendant le retour de Gang Un-ok, Constance passait les débuts de soirée devant les chaînes de télévisions étrangères, ne le retrouvant que la nuit venue où commençait son vrai travail d’informatrice sur l’oreiller, recueillant toutes les données lâchées par l’apparatchik à propos des hautes sphères du régime. Celles-ci ayant appris la présence à Pyongyang de la créatrice d’Excessif, Constance et Gang ont été invités le cinquième jour à une fête sur un des yachts privés de la famille Kim, au large de Wonsan sur la côte orientale. On y est parti après le déjeuner: cent cinquante kilomètres en limousine sur une autoroute en vol d’oiseau, déserte, droite, comme un fil et de structure autiste, sans échangeur ni bretelles ni la moindre aire de repos: on a atteint l’embarcadère en une heure. Après quoi, parc d’attractions flottant doté de piscines, d’équipements de ski nautique et de Windsurf, de bars multiples et d’orchestres à tous les étages, ce yacht comptait une quinzaine de suites plus luxueuses les unes que les autres, plomberie en plaqué or et et bois précieux partout. On a passé l’après midi à la piscine du haut.

Le soir, avant le banquet, le leader suprême en personne est apparu au son de la chanson Du même pas, écrite en son honneur par le compositeur Ri Jong-o, et provoquant instantanément une profonde courbette unanime. Massif et bedonnant, grosse tête poupine, ovale homothétique à un gros buste ovale— œuf de cane sur œuf d’autruche sans aucun cou pour faire le joint— , il avançait d’un pas buté, emprunté, compensant sa petite taille comme son cher leader de père par d’épaisses talonnettes sur lesquelles il marchait balançant les bras loin du corps. Constance apprendrait vite qu’il cultivait sa ressemblance avec son leader éternel de grand-père, reproduisant ses gestes, sa démarche, ses mimiques, ses postures et sa coupe de cheveux rasés sur les tempes, bouffant en arrière et rayés au milieu. Il se murmurait même, mais tant de choses se murmurent sous ces cieux, que pas moins de six opérations chirurgicales auraient accentué ce mimétisme.

Il était venu avec son épouse, ex-pom-pom girl de l’équipe nationale d’athlétisme, ex-pop star bien connue pour ses tubes J’adore Pyongyang et Nous sommes les troupes du Parti, avenante allure de poupée fraîche mais pas si commode dans son ensemble en camaïeu de vert épinard et bouteille. Le suprême était aussi accompagné de sa petite soeur, récemment promue à la tête du département de la direction et de l’organisation du Comité central après avoir dirigé le méphitique bureau 54 au Parti du travail, chargé de récolter des devises étrangères par tous les moyens. Tégument diaphane et silhouette oblongue, vêtue d’un tailleur sombre, la soeur n’était pas mal non plus, Constance s’est souvenue de l’avoir aperçues sur les affiches de propagande, chevauchant un étalon Turkmène blanc aux yeux bleus— tenu par d’aucuns pour le plus beau cheval du monde— , la famille Kim ayant toujours montré son goût pour l’équitation, supposée l’identifier plus ou moins consciemment dans l’esprit du peuple à une dynastie de centaures.

Cigarettes à la chaîne et double scotch renouvelé ad libitum, le suprême ne cessait de piocher dans les plateaux d’emmental en tranches, ayant découvert ce produit pendant ses années d’étude en Suisse et ne pouvant plus s’en passer— quoique assez mécontent de sa fabrication locale pour avoir récemment missionné des experts à Besançon, censés parfaire leur formation à l’École nationale de l’industrie laitière. Il souriait la plupart du temps, la seule alternative à ce sourire étant un regard monobloc mais composite où s’entrelaçaient méfiance, envie, colère, menace, bouderie, comme si son expression faciale ignorait tout état intermédiaire. Il a longuement salué Constance à l’aide de son sourire n°1 avant de porter sur Gang son sourire n°2 et le prier de s’entretenir avec lui, à l’écart, un moment. Après quoi, revenant vers elle et lui adressant quelques mots ponctués du n°1 élargi, comme s’il la draguait l’air de rien, son épouse a jeté à la jeune femme un bref coup d’œil où se déchiffraient divers destins possibles, du camp de travail à régime sévère au déchiquetage à la mitrailleuse lourde.

En l’honneur de Constance, on a fait taire l’orchestre pour diffuser l’édition originale d’Excessif copieusement applaudie, puis dans sa version Coréenne, 과도한 dont on lui a présenté l’interprète rougissante et frémissante. Ces frémissements tenaient cependant, peut-être, à la perspective d’être renvoyée aussitôt après la soirée dans son camp personnel, tout artiste étant tenu d’office pour un dissident potentiel ainsi que sa famille et ses proches, selon le principe en vigueur de culpabilité par ascendance, descendance et association.

Après l’apéritif général, on est passé au banquet dont le menu dépassait autant l’imagination que les capacités d’ingestion des convives. Consommé d’ailerons de requin royal et de conques, champignons sautés aux quenelles de saumon, cassolettes d’écrevisses, miscellanées de merlans, chinchards et thons grillés sur plaque, chevreaux rôtis, caviar ouzbek ou iranien, porc danois, et surtout, bœuf spécial à l’usage exclusif de la nomenclature, provenant d’élevage ultra-secrets tenus par des communautés de fermiers reclus dans leurs terres que protègent des fossés profonds, bordés de murailles d’arbres, dans la province de Hwanghaenam-do.

Le lendemain matin, revenus tard dans la nuit à la résidence et comme ils traînaient au lit: C’était pas mal cette soirée, non ? a lancé Constance ingénument. Il y a des jours où je n’en peux plus, a confessé Gang, pourrissant ainsi les espoirs du général Bourgeaud. Pardonne-moi d’être indiscrète a murmuré Constance en se serrant contre lui, mais qu’est-ce qu’il t’a demandé hier soir, ton chef, quand il t’a pris à part ? Il est de plus en plus cinglé, a estimé Gang, il veut que je me coiffe comme lui, maintenant. Alors tu vas te faire couper les cheveux ? s’est étonnée Constance. Mieux vaut les cheveux que la tête, a jugé Gang non sans discernement ».

Jean Echenoz, Envoyée spéciale, Ed. de Minuit, Chap. 33, p. 249-253

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