verbe-boucherie

Pour surseoir à l’oubli des mots, car leur sens avait été perdu, comme on respire en nombre on répétait les blocs-phrase du programme. Leur répétition, pour ne pas rendre fou, appelait la rengaine et ses errements, obligeait à la fuite en avant. Nous les prononcions vite, tel un mot étiré, variant les intonations, surpris qu’ils fourchent encore et trébuchent, les recouvrant sans réfléchir de mots pris au vol, s’intercalant, écornés, effarouchés, entraînant parfois de désastreux lapsus, retoqués à la va-comme j’t’pousse pour les dissimuler, en course folle sauve-qui-peut. Des phrases impensables qu’un instinct de survie, de légitime défense, muselait, l’ignoble déchaînement, à l’abris dans le carcan protecteur des murs défoncés, la poussière et une vieille ombre éthique. Nerveusement aux pauses on se taisait, et dès le dos tourné la conspiration du silence reprenait. Nous rêvions en secret, les organes des sens enflaient, engorgés, ballants dans un espace déserté, croupi. Un rappel à l’ordre coupait court ce galimatias hébété, l’imposition de termes techniques remettait d’équerre la langue morte du privé, sous couvre-feux de lois martiales : un nouveau champ de vision édifié où s’engouffraient les hordes barbares, imposant au silence le joug de la désolation, noyant la flamme du sacré dans les ruisseaux de sang, plus tard sous la chaux métaphorisés en saignée dame-nature, oiseaux muets, et tout alors redevenait uniforme.

Aaron Siskind