(Srdjan Valjarević)

 

le 21 décembre, mardi

À l’époque, je voyais tout ça comme si ça arrivait à quelqu’un d’autre. Et pendant que je voyais tout ça, je faisais, pour ne pas dire « j’écrivais », en même temps, en mon for intérieur, toutes ces phases sur ce qui arrivait à cet homme à qui ça arrivait. Bien que l’homme en question ait été moi, j’étais obligé de me voir à distance, et cette écriture intérieure me sauvait. J’étais surtout fermement décidé à me remettre à marcher. J’étais aussi fermement décidé à arrêter de boire, en plus de remarcher. C’était comme si j’avais un lézard invisible dans la jambe de mon survêtement pendant mes crises et je lui parlais car je savais qu’il était là et qu’il me demandait de la bière. Je lui parlais aimablement en lui expliquant que je savais qu’il n’existait pas et qu’il n’y avait plus de bière, de toute façon. Puis il a fait en sorte que j’aie des montées de fièvre et que je transpire mais je continuais lui affirmer haut et fort qu’il n’aurait certainement pas d’alcool, qu’il pouvait en être sûr, et entre-temps je notais minutieusement toutes ces phrases en moi. J’étais aussi fermement déterminé à vivre et à sentir la vie telle qu’il m’a été donné de la vivre et de la sentir. Il me manquait un troisième élément pour donner une forme définitive à cette détermination. Ce troisième élément était précisément celui dont je parle : j’étais comme obligé d’écrire en moi toutes ces phrases et de décrire tout ça comme si ça arrivait à quelqu’un d’autre et d’y prendre du plaisir. Je ne peux comparer ça qu’à la musique. Mais cette comparaison n’a pas d’importance maintenant. Je prenais beaucoup de plaisir à décrire ce qui arrivait à ce supposé autre homme. Ça me donnait davantage de force et raffermissait ma détermination. Certaines des phrases en question me semblaient incroyablement belles. Uniques. Extraordinaires et excitantes. Je prenais un plaisir énorme à les concevoir. Sans elles, j’aurais perdu la raison. Ou en tout cas quelque chose de grave se serait passé. Rien n’aurait été comme aujourd’hui. Car naturellement, tout aurait été différent. Aujourd’hui, à 14h55, ce qui ‘arrive est parfaitement compréhensible pour quiconque, c’est très simple et n’importe qui pourrait l’écrire.      (Srdjan Valjarević, Journal de l’hiver d’après, actes sud, p 69-70)