procrastination

Il tombe sur toutes sortes de questions, les siennes qui ne sont pas vraiment les siennes, celles aussi que posent des interlocuteurs nombreux toujours invisibles. Probablement à la longue sont siennes celles avec lesquelles il persiste à s’entretenir, celles qui l’arrangent, qui livrent des réponses partielles, indéfinies, dont les masques changent. En même temps sont siennes celles dont il ne parvient pas à se débarrasser. Insoluble partage.
Par défiance et nécessité il apprend à laisser tomber les réponses qui lui sont demandées, à dériver de questions en questions par leurs penchants à se perdre dans d’autres, appendices à coloniser les marges, à confier la parole à des ancêtres muets plantés ici-même coté friches des maisons bancales balayées de vent. Il n’apprend rien.
Toutes sortes de questions déshéritées au nez de tous qui n’intéressent personne, d’approfondissement de l’ignorance, à ne connaître qu’en gros, en morceaux, par douloureuse avancée, alors que l’horizon a changé.
Devant l’obstacle, à la vitesse de la lumière il est passé à autre chose, sans compter le temps. Passé présent futur en vrac défont toute stratégie, le temps si grand que rien ne s’en soustrait ou s’y ajoute. Tellement de temps perdu qu’en perdre encore est sans effet ; même au procès la salle est vide, l’instruction reportée, les procureurs tour à tour révoqués, aucun recours n’est plus possible.

ce qui suit

Une journée produit ce qu’une année était en peine d’engranger dit l’immortel que ce rythme épuise. la vie est faite pour rendre immortel ce qui disparaît. la propagation de la vie obéit à des forces couplées à la mort, car la mort non plus ne doit mourir.
Les églises vides rayonnent. dans la région l’heure est à leur fermeture définitive. des caveaux autour desquels les fidèles en cercles se prosternent. leurs répliques miniatures dans les cathédrales muséales cultivent la nostalgie, le cœur intérieur, la révélation sans lendemain.

Tomomi Takaneka

inflation du cloud

Encroûtée sur terre chaque nouvelle génération de clones immortels rend obsolète la précédente mise au rebut par mesure conservatoire, vieux immortels dirigés vers les secteurs recherches et développement, laissés vacants sur zones étendues de parcs acheminant sans prévenir vers des zoos, analysés au cas par cas de part en part, puis expurgés, public las, déplacés dans des musées, prisons dorées labyrinthiques, agents dormants sans fonction aux errances solitaires, génération dévalorisée à proportion de son inflation menant une existence concentrée et limite, obtuse, inutile, encombrante. Excepté le vent qui fait vibrer un instant l’air du labyrinthe, ou la respiration d’un rare visiteur, d’un nouvel égaré à l’identité dégradée, il ne se passe rien, chacun des survivants ayant rejoint son éternité. L’immortalité pré-programmée y avait l’air plus humaine.

jarred-old-tjikko @Christoffer Relande

une poussière d’enfer

S’il arrivait que le regard embrase tous les détails ne serait-ce pas là une version de l’enfer ? Face à une telle profusion quelle volonté propre pour s’orienter ? À peine exercée elle se retournerait en son intériorité, comme une feuille se racornit. Quelle motivation à y exercer une quelconque puissance puisqu’aucun manque ne serait à combler, moins encore à inventer. Pourquoi se rendre en un point ? Le centre toujours démenti imposerait son mirage dont la vitesse d’exécution délierait enfin corps et esprit sans le moindre discernement.
En échappée belle ici-bas l’exil à la montagne serait un cadre suppléant amicalement notre cécité. Le soleil ou la neige y sont trop intenses. l’horizon déplié sans aucune ligne droite à laquelle se tenir largue vite l’esprit. À y résider l’humble travail de nain s’impose et le temps file, les saisons se répètent à intervalles perplexes. L’air vif tranche la rugosité matérielle du lieu et on cèderait facile aux visions naïves à décomposer le monde par ses parties: au sommet, de ce point de vue qui oscille, le paysage est une miniature ou l’homme n’existe pas, n’ayant définitivement rien à dire au monde.

intervalles

Ce n’était pas si grave. il aurait fallu revenir sur ses pas, abandonner ce qui attendait, s’arrêter un moment, ne pas avoir peur, s’arrêter toujours. Ce serait parfait. Souffler.
Commencer, ne plus continuer ainsi le chantier. Se répéter tout, préciser, se persuader d’une seule chose, sans souci d’importance, de place, ni de haut ni de bas. L’idéal serait de ne plus réfléchir à rien. Reprendre. Sans arriver à bout de la fin rapprocher les commencements de leurs fins. Réduire la voilure. Afin que rien n’avance et que tout change, les fins remplacées par des recommencements. Désengorger. Laisser beaucoup d’espace entre tout, les vagues les unes sur les autres, au temps qui tourne dérouté.

— # 19

Les ombres dessinent la lumière, la lumière dessine des ombres, sous le charme des fleurs les flancs de montagnes lavent les souvenirs. Dans les caves les machines à soustraire sont pleines, au ciel les colonies de satellites au pilotage autonome traversent les écrans d’aiguillage d’un robot endormi.

Cy Twombly

les pieds du vent

Formes éparses suspendues dans l’air, qui s’allongent, s’éclipsent et réapparaissent, se délestent, s’appesantissent, s’associent, se divisent, les jours avancent, reculent. Refuge du miroir, l’illusion d’une distance, l’insondable pour distance.
Ciel bleu, lumière, nuages ourlés en nuances de blancs, ensemble d’une vingtaine de nuages que l’oeil, à cette distance du bleu, englobe clairement, revenir aux dimensions palpables parmi les grenouilles de l’étang.