SANS SUITE 41

 

De ce petit bout de terre la terre s’est agrandie, et tout ce qui n’allait pas s’est pourtant mis en travers, la route est coupée, un peu de terrain gagné, les ornières plus serrées.

Des yeux levés lentement, l’angle est étonnant, de loin comme de près l’ouverture est semblablement si grande qu’elle liquéfie le paysage.

Émergentes des vitalités qui s’éprouvent dans le sommeil, en rêvant. Les positions fermes auxquelles on tient sont d’autant plus fortes qu’il n’y a rien derrière sinon leur strict envers. Les positions faibles tombées à la chaîne, points saillants, mous, majoritaires et secondaires, tournent en rond, les fenêtres sont lavées, éloge du bavardage au ralenti. L’anecdote a sa gloire au matin dans le meilleur des mondes possibles. Il pleut, les flaques, le monde par les reflets s’échappe. Une branche cassée prisonnière des remous du sillage atteint la berge.

C’est déjà le milieu de la nuit, le commencement est difficile c’est pourquoi il ne s’est pas arrêté, éparpillé, à fondre en plomb sa tête qui retombant rencontre la souplesse nécessaire, observant la lecture du journal de la mouche à l’envers, le cours du monde ralentit.

(Srdjan Valjarević – bis)

 

Les solitudes sont comme les fournis de la vie. À 20h30, je bois mon thé dans un café et j’observe les gens. La solitude est la seule à être toujours là, travailleuse, appliquée jusqu’à l’ennui, tenace jusqu’à l’ennui, parfois pénible, parfois agréable, et exactement comme la fourmi de la vie, elle travaille et travaille, seule petite chose dans le cerveau. Elle fabrique quelque chose, pénible ou agréable, mais elle le fabrique. Une impression. C’est ce qu’elle fabrique. Ce qui n’est pas peu. La solitude est la fourmi de la vie. Cette fourmi a fait que le thé est si agréable, et la cigarette aussi. C’est cette fourmi qui va s’occuper de la soirée, elle va l’organiser et tout mettre en ordre, la soirée entière, jusqu’au sommeil, là ce n’est plus son domaine. Là est là, là il n’y a pas de fourmi.   Srdjan Valjarević, Journal de l’hiver d’après, actes sud, p. 176

(Srdjan Valjarević)

 

le 21 décembre, mardi

À l’époque, je voyais tout ça comme si ça arrivait à quelqu’un d’autre. Et pendant que je voyais tout ça, je faisais, pour ne pas dire « j’écrivais », en même temps, en mon for intérieur, toutes ces phases sur ce qui arrivait à cet homme à qui ça arrivait. Bien que l’homme en question ait été moi, j’étais obligé de me voir à distance, et cette écriture intérieure me sauvait. J’étais surtout fermement décidé à me remettre à marcher. J’étais aussi fermement décidé à arrêter de boire, en plus de remarcher. C’était comme si j’avais un lézard invisible dans la jambe de mon survêtement pendant mes crises et je lui parlais car je savais qu’il était là et qu’il me demandait de la bière. Je lui parlais aimablement en lui expliquant que je savais qu’il n’existait pas et qu’il n’y avait plus de bière, de toute façon. Puis il a fait en sorte que j’aie des montées de fièvre et que je transpire mais je continuais lui affirmer haut et fort qu’il n’aurait certainement pas d’alcool, qu’il pouvait en être sûr, et entre-temps je notais minutieusement toutes ces phrases en moi. J’étais aussi fermement déterminé à vivre et à sentir la vie telle qu’il m’a été donné de la vivre et de la sentir. Il me manquait un troisième élément pour donner une forme définitive à cette détermination. Ce troisième élément était précisément celui dont je parle : j’étais comme obligé d’écrire en moi toutes ces phrases et de décrire tout ça comme si ça arrivait à quelqu’un d’autre et d’y prendre du plaisir. Je ne peux comparer ça qu’à la musique. Mais cette comparaison n’a pas d’importance maintenant. Je prenais beaucoup de plaisir à décrire ce qui arrivait à ce supposé autre homme. Ça me donnait davantage de force et raffermissait ma détermination. Certaines des phrases en question me semblaient incroyablement belles. Uniques. Extraordinaires et excitantes. Je prenais un plaisir énorme à les concevoir. Sans elles, j’aurais perdu la raison. Ou en tout cas quelque chose de grave se serait passé. Rien n’aurait été comme aujourd’hui. Car naturellement, tout aurait été différent. Aujourd’hui, à 14h55, ce qui ‘arrive est parfaitement compréhensible pour quiconque, c’est très simple et n’importe qui pourrait l’écrire.      (Srdjan Valjarević, Journal de l’hiver d’après, actes sud, p 69-70)

JEUX NOCTURNES

 

Chemins creux aux erres vides, les lieux de rencontre hypothétiques se perdent de vue. Vagues alarmes en journée de quelqu’un ou quelque chose enfoui comme au milieu d’un rêve. Rappelant aussi une aventure désertée, du contretemps qui au milieu de chaque jour l’abrège.

Dans les rêves la nuit l’à-venir est rapide, au contraire du jour où le rêve s’épaissit à brouiller et diluer tous les temps, rivé au labeur fastidieux, rattrapant le travail de la veille, à digérer les nourritures, à se distraire, à multiplier, à s’épuiser. Les personnages des jeux vidéo en véritables amis font de la vie une tension enthousiasmante. À pied, en bateau, en voiture, en train, en avion, pressé, je m’obstinais à croire que je devais me rendre là-bas à tout prix et, quand brutalement débarqué, d’impatience ne tenant pas en place le doute m’assaillit. Les maîtres s’étaient encore moqués de notre retard et illico nous fûmes missionnés vers d’autres horizons.

Quand, sereine satisfaction, l’épreuve de ce jour prit fin, revint brièvement l’appréhension initiale de l’aube, d’un désordre intérieur crescendo que la longueur démesurée du trajet avait été en mesure de contenir. Télescopage pareil quand la nuit tard, par la fenêtre, croire partir, mais c’est l’autre train qui vacille, s’en va, qui a figé la gare.

sérieux souci

 

Et des multiples façons de se prendre au sérieux, de s’en soucier, d’être bien cette personne sérieuse, d’être dans le miroir cette personne, sérieusement faire la place, agrandir le cadre, les yeux brillants comme le miroir lui-même, car dans le noir pas moyen de se laisser faire, guidé de la main, éviter tous objets (sauf la silhouette des rêves où la main se déprend) épousant le lendemain que tu auras oublié. Le miroir n’est pas bavard, tes yeux font silence, congédient les importuns dans la nuit des mickey’s.

communication

 

Selon une étude lorsque nous « communiquons » les interprétations faites s’avèrent fausses dans 70% des cas, comment savoir ? L’hypothétique observateur que chacun croit être est ce troisième larron qui donne à la scène son relief, son point de fuite, où les guerres pourraient donc être le fait des meilleures intentions. L’hostilité, la vanité, l’esprit suiveur produisent des incompréhensions qui ne viennent ni de l’une ou l’autre partie et qui, réjouissons-nous, perdent quiconque se risque à démêler la drôle d’affaire.

Justin Delareux

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