avant de dormir

 

Après tout, cette ultime défense du corps fatigué, pas encore résigné, cette amorce de réponse molle, cette manie à ramener au devant de la scène de se tenir prêt à tout instant à l’illumination, mais un peu auparavant d’autres essais afin de reculer la chute, par exemple se figer, concentré dans un espace strictement réduit à articuler dans une lenteur absolue un ensemble de postures méditatives. Poussée dilettante, désir parcimonieux de se brancher à des ondes émotionnelles égales à zéro, et de prolonger au-delà vers où les choses infimes gagnent leur place, l’espace sans obstacle.

avec ou sans le monde

 

« Bonjour, la classe. Bonjour genou rose et envers de cuisse charnue sous la jupe courte en jean aujourd’hui. Vous avez peut-être supposé lors de notre dernier cours que mon argument était purement théorique, car il n’y a pas d’existence sans le monde, et donc pas d’esprit hors de son engagement dans le monde. La conscience sans le monde est impossible, de la même manière que sans lumière on ne voit rien. Est-ce votre objection, ma chérie ? penchée sur son bloc-notes, le visage encadré par la masse de ses cheveux. Eh bien, examinons le monde solide réel qui est le vôtre. Il occupe une tribune dans l’espace, et cette tribune comporte une histoire de la vie animée. Jusqu’ici tout va bien. Mais remarquez, il ne semble exister aucune condition nécessaire ou suffisante pour que la vie apparaisse, puisqu’elle se produit dans n’importe qu’elle circonstance. Vous pensez qu’elle a besoin d’air, c’est faux, vous imaginez qu’elle a besoin de voir, d’entendre ou d’espérer, de nager, de voler ou de se suspendre par la queue à une branche d’arbre, mais ce n’est pas le cas. Elle ne requiert aucune forme ou taille spéciale, aucune ressource du monde minéral pour subsister, elle peut se créer avec n’importe quoi. Elle peut vivre sous l’eau ou sur un grain de poussière, dans la glace ou dans l’eau de mer bouillante, avoir des yeux ou des oreilles ou pas, la possibilité d’ingérer ou pas, être dotée d’organes de reproduction ou pas, être douée de sens ou pas, et même quand elle possède une forme d’intelligence elle n’en a pas forcément une dose suffisante, comme par exemple le paresseux dodelinant la tête qui réussit toujours à s’asseoir près de toi – lorsqu’il baille ses yeux disparaissent, est-ce que tu l’as remarqué, ma mûroise ? la vie est donc illuminée sur un plan taxinomique, mais avec une intention commune à ses variétés infinies – qu’il s’agisse de poisson, de mouche, de bousier, de ver ou de bactérie – , l’intention de la définir sous toutes ses manifestations, réfléchies ou irréfléchies – la volonté pathétique de survivre. Car bien sûr, ça n’arrive jamais, n’est-ce pas ma poupée embroussaillée, car si la vie est une chose définissable d’une forme infinie nous devons reconnaître qu’elle se nourrit d’elle-même. Elle est autodestructrice. Ce n’est pas très rassurant si vous comptez dépendre du monde pour préserver votre conscience. N’ai-je pas raison ? si la conscience existe sans le monde, elle n’est rien, si elle a besoin du monde pour exister, elle n’est rien non plus.

C’était mes exercices de pensée préparatoires – partir d’une désespérance philosophique de base avant de chercher le salut chez les premiers penseurs, Emerson, William James, Damasio et les autres. Mais j’ai du me trahir et passer pour un dépressif, rien d’autre. »

E. L. Doctorov, Dans la tête d’Andrew, p 31-33, Actes Sud

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le problème

 

Nous sommes bien dans la caverne de Platon. Le problème, c’est que les films qu’on nous passe sont pourris ». Philip K. Dick (correspondance)

SANS SUITE XXVI

 

Pour discuter il faut un sujet, c’est embêtant.

Nous sommes si loin. Que se raconte t-il ? Combien reste t-il de temps pour entendre quelque chose ?

Dans la pièce sombre il perçait la porte, trou noir grisé par le pouvoir.

Enfin une ouverture, un espace blanc, mais comment s’en sortir ?

Les ruminations sont communes, constantes, si ordinaires qu’elles sont comme choses qu’une chaire chagrine cuirasse. Jusqu’à ce que toutes les ruminations croisées concourent à surmonter la montagne de ruines du drapeau futur. Point mort surpeuplé.

L’apparence prend l’œil, l’œil miroir réfléchit milles apparences offertes, et une seule, inaperçue, nous occupe.

Aucune drogue n’égale le beau temps revenu de plonger sous une lourde couette moelleuse.

Se retrouver dans un paquebot alors qu’on avait rêvé tout le temps d’une barque : où était-on ?

Passeur de rien du tout égaré. Rompu à tous les passages, communs et particuliers, sa voie ne convainc plus. Transparent, passé à la postérité, le vent lui pique les yeux. Quand il s’approche la rive s’éloigne.

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sirènes muettes

 

 

tapis-de-silences

D’ici la fin de ce siècle plus de la moitié des langues auront disparues. Au lieu, une langue impériale invasive divisée en une multitude de parlés vernaculaires aux branches de plus en plus fragiles, le tronc de plus en plus troué – mais aussi d’innombrables inventions de langues hermétiques, à usage personnel, uniques et primitives, multi langues pressées, cubiques, ligneuses, imprononçables dans le sommeil, dans le silence de la tête qui rêve, des mots-sources sans aura, cachés dans leur poids d’ombres, miroirs froids aux définitions chaotiques d’états sans durée: langue émotionnelle d’un farouche constructeur de barrages sauvages, l’oreille au glissement de l’eau, les algues s’augmentant aux flots grondants. Au mur de quoi tenir, les cris, les évasions finales.

 

Avant de commencer

 

 

Avant de commencer il regrettait par avance les jours foutus à devoir continuer. Éparpillé dans les rues dont il cherchait à sortir, les caves nocturnes bruyantes et surpeuplées, refuges pour dormir.

mars est un aquarium

 

Nous nous réjouissions des robots qui déambulaient maladroitement, de leur nouvelle génitalité empruntée aux poissons. Nous les regardions par la fenêtre, tant de fois, leur détermination plus vive, même si se cognant à un espace qui se serait rétréci, à la recherche d’une direction, tentatives qui leur donnaient une présence nouvelle, fascinante, et qui en même temps nous échappaient ; nous touchions aux limites de notre liberté qui paradoxalement se réalisait.

La tête des robots changeait. De l’avancée biotechnologique spectaculaire c’est surtout leur tête qui obnubilait. Dans l’orage ils préparaient le grand salto, leur douce cogitation s’appareillait à un sarcophage vertical, empreinte sur quoi on soufflait notre dernier souffle, coque céleste avant le grand voyage transformationnel.

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