de l’avenir du parc

 

Du troc de coquillages et cailloux rares ceux qui ont roulé sous terre préoccupent. Les animaux en voie d’extinction si nombreux se réveillent d’une tuerie et d’un rêve accourent vers les grottes. Ce seront des parcs, des sanctuaires. La préservation des espèces passe par leur domestication, les dieux sont aimés morts, si nous les appelons encore dieux c’est pour être leur sauveur, nous les aimons conjurant la contagion des petites figures, l’esclave est par définition très mal éduqué. Le parc met les animaux en valeur sans leur faire aucun mal (leur valeur est assurée) ils œuvrent par eux-mêmes à leur émancipation en version augmentée, enfin quelqu’un avec qui parler.

La montagne elle-même, sans plus aucun animal, est spontanément, viralement, devenue emblème, parc d’attractions que l’on voit de loin. Sur ses flancs des files humaines longent des couloirs aux rampes sécurisées. Vu du ciel la boucle se referme. Des arbres subsistent accrochés à la pente du précipice, dommage qu’il soit interdit de les couper.

REUTERS:SCANPIX - Cygne augmenté
(@Reuters) – Cygne augmenté
(Du film d' Adam Curtis - It Felt Like a Kiss-
(Du film d’ Adam Curtis – It Felt Like a Kiss-)

sans suite 49

 

 

Plus les lointains s’éloignent plus ici tout est plat, les repères s’absentent, seul le temps passe

D’un grain de sable une oasis. Et toujours pas de pas

Tu te penches du côté de la mer, les mers se traversent, la lune élève l’eau au point de flottaison, le vent a une rondeur de cœur, en son sillage reposent les perdus

Sans notre inconstance comment verrions-nous le sable se déposer ?

Les objets perdent tout poids dès lors qu’ils ont quitté les mains

Témoins miraculés du hasard la vie est trop courte pour s’arrêter, s’étendre à son propos, l’expérience n’y est pas si heureuse

Ce labyrinthe quel que soit le lieu où on le déplace occupe toujours le centre

*

Plan du présent

 

Chacun est libre, son jardin qu’il délaisse, chasseur cueilleur à la forêt rendu. D’abord la vue, on y voit un fleuve, des ruisseaux, où construire des parcs, tracer des jardins, et à la place restante une longue et large allée qui sinue afin d’éloigner les maisons.

On pourrait tenter de reconstruire en partant de ce qui était au début, avant qu’il y ait des maisons, d’être pris en miettes. On pourrait penser que l’inventivité et le plan de la vie augmente les chances de l’improbable. Que la vie mange les origines et est mangée par elle. Qu’elle détruit à mesure pour accueillir et étendre le plan du présent.

 

Le trépané (Henri Michaux)

 

« La tranquillité qu’on a dans la vie (car on en a, et parfois tellement longue qu’on souhaite presque le malheur, tellement on s’en ennuie), la tranquillité qu’on a dans la vie, repose sur une confiance, qui repose sur des confiances, lesquelles reposent en somme sur notre tête, qu’une expérience limitée nous porte à juger solide.

Mais un jour, à l’occasion d’une poutre de maison qui tombe, cependant que le plafond crève, vous bombardant d’un supplément de coups d’ailleurs inutiles, le crâne montre ce qu’il est, un objet, et parmi les objets, un objet fragile.
C’est ce qui frappe sur le moment les témoins.
Vous, c’est pour plus tard et c’est autre chose.
En ce moment vous êtes coi.
Et dès qu’un homme est vraiment coi, il faut s’attendre que les autres le soient d’autant moins.
Ils s’occupent, se suroccupent de vous.
Comme on dit, « ils interviennent ».
Mais intervention ou non, le fracturé du crâne… bien, il saura plus tard.

Quand trois jours après, le crâne encoffré de bandages, il soulève incertain une paupière lasse, les médecins et les aides se congratulent.
Mais lui, il ne se congratule pas.
Il ne congratule personne.

Il y a un endroit en son corps où l’on vit de préférence.
Pas le même chez tous.
C’est naturel.
Mais il est naturel à beaucoup d’aimer se tenir dans leur tête.
Ils circulent, bien sûr, redescendent, vont d’organe à organe, de-ci, de-là, mais ils aiment retourner souvent dans leur tête.

C’est ce que le trépané essaie aussitôt de faire, mais une seconde après cet aussitôt, il sait, il sent, il est assuré que jamais il ne pourra remonter dans sa tête, du moins ce ne sera plus pour y habiter vraiment.

Il y a un endroit surtout dans sa tête où il voudrait aller, un endroit qu’il connaît bien, lui seul, d’où il voyait venir les autres et leurs petites affaires et d’où il savait les freiner quand il le fallait, tout doucement, sans qu’il en sortît trop d’ennuis, un endroit perdu maintenant dans ce grand vide qui bouge… et qui fait mal.

Une guerre vient.
Une guerre passe.
Avant de passer elle se dépense beaucoup.
Elle se dépense énormément.
Il est donc naturel qu’elle écrase par-ci par-là quelques crânes.
C’est ce que le trépané se dit.
Il ne veut pas de pitié.
Il voudrait seulement rentrer dans sa tête.

Que ce soit le jour, que ce soit la nuit, il est un trépané.
Quoique la lumière la plus atténuée de la lampe la plus douce lui fasse mal à présent (car tout est brutal qui entre par la tête quand quelque chose de vraiment brutal y est une première fois, entré), il la préfère peut-être au noir où l’on songe.
Mais ce n’est pas une vraie préférence.
Il ne cherche pas cela, il cherche, il cherche uniquement, il cherche sans cesse, il ne cherche qu’à remonter dans sa tête.  »

 

Le trépané, in La vie dans les plis, p 61-63, Ed. Gal.

insomnia ∼ 3

 

Il traîne, l’humeur sombre et avachie, dispersé, l’insomnie n’est pas visible au début, l’insomniaque se répète, s’emporte, les nuits s’accumulent, il devrait être fatigué, chaque heure comptée ralentit le film, dérègle la succession des jours, les jours sont dépassés, couverts d’histoires sur images fixes, de flèches et commentaires épars. En plein jour il fouine un indice du rêve, son utopie en loque, en jeans dsquared. L’insomniaque n’a pas seulement raté son train, il ne sait plus où est la gare. Son image dès l’aube s’efface, mêlée aux remblais, le chemin s’allonge.