
Quelque part dans une forêt, un arbre. Déjà la forêt. Pendant mille ans il croît — lentement, méthodiquement, avec la componction d’un fonctionnaire cosmique — vers ce qu’il était déjà. La graine n’était pas destinée au séquoia. Elle était le séquoia.
La même loi vaut pour le cristal de sel gemme qui pousse d’un atome par siècle dans le noir, devant des millions de visiteurs qui le regardent sans voir — pour l’éléphant, qui a la décence d’avoir l’air de choisir, de peser les choses, avant de montrer exactement ce que sa masse contient. Plus on est grand, plus on dure, plus on dure lentement. L’éléphant vit soixante ans là où la souris bâcle tout en deux. Mais rapporté au poids, la souris brûle sept fois plus vite, meurt sept fois plus souvent — et recommence. La même loi, des constantes différentes. Ce qui n’arrange pas nos affaires, au moment même où la forme s’accomplit.
La graine venait d’où ? D’un séquoia. Qui venait d’une graine. Darwin avait dissous la question : ni la poule ni l’œuf n’est venu en premier. La proto-poule était là, vivant sa proto-vie, si proche de la poule que c’en était presque gênant. Nous avons décidé un jour où la poule commençait. La poule pondit le lendemain, comme d’habitude.
L’œuf n’avait pas attendu la poule pour exister. L’œuf à coquille — celui qu’on peut poser à l’air libre, loin de l’eau qui réclamait tout jusqu’alors — a trois cent quarante millions d’années. La poule en a huit mille. Toutes choses égales par ailleurs. Les hommes appellent ça un paradoxe. La poule appelle ça un mardi.
L’étoile est une guerre civile permanente. D’un côté la gravité veut tout écraser, de l’autre la fusion nucléaire résiste. Une étoile tient debout de son feu. Ce qui la tue, c’est le fer — l’élément le plus stable, le plus accompli, le plus inerte qui soit. L’étoile accomplit sa vie à forger son fer en son cœur. Une fois atteint, en quelques secondes elle s’effondre sous sa propre gravité — après des millions d’années de patience, d’attente de rien — dans une explosion qui brille un instant plus fort qu’une galaxie entière. Personne n’applaudit, il n’y a personne.
Plus l’étoile est grande, plus est courte sa vie, plus fracassante sa fin. L’inverse du séquoia. L’inverse de l’éléphant. Les petites étoiles refroidissent si lentement que l’univers n’est pas encore assez vieux pour qu’une seule soit finie. Rien n’a encore fini de mourir. Nous sommes trop tôt.
Kleiber n’avait observé que le vivant. Le reste de l’univers n’était pas dans l’échantillon. Ce que nous prenions pour une loi universelle n’était qu’une loi locale, valable ici-bas, dans la seule bande où les choses naissent et meurent lentement. Là-haut la règle est inverse, et la mort est spectaculaire. Le fer que l’étoile forge en mourant — ce fer qui l’anéantit — coule dans notre sang. La supernova se répand. L’arbre tombé devient l’humus, le champignon, l’abri. Rien ne conclut.
Quelque part, une poule pond. Une graine s’ouvre. Une étoile s’effondre. ainsi les choses vont et ne vont pas.

