L’Empire n’a jamais pris fin

« Rome est ici, maintenant. L’Américain moyen n’y voit que du feu, mais elle est la réalité sous-jacente au monde où il vit. L’Empire n’a jamais pris fin. Il s’est seulement dérobé aux yeux de ses sujets. Comme on projette un film sur le mur d’une prison, il a ourdi pour eux cet univers de fantaisie, cette fiction éhontée que la plupart des spectateurs prennent pour un scrupuleux documentaire : dix-neuf siècles d’histoire et le monde qui en résulte. Mais pendant la projection la guerre continue. Ceux qui refusent de regarder le film et de le croire réel sont pourchassés impitoyablement : on ne les laisse pas sortir de la salle, on les massacre dans les toilettes. Certains, par prudence, donnent le change : ils restent assis face à l’écran, les yeux clos et l’esprit éveillé. Ils suivent leur propre voix, ils servent un autre roi » (Emmanuel Carrère, Je suis vivant et vous êtes morts, Philip K. Dick, 1928-1982, Biographie, p. 262, Ed. du Seuil)