campagne / 3

 

C’est d’un fauteuil où les dimanches après-midi meurent sereinement dans les jeux d’eau des fontaines que nous nous levons pousser des landaus escortés de papillons. Avec une paresse d’aveugle-roi encore une fois nous passons devant du linge aux fils, du soleil du vent, des papiers-peints de pièces éventrées. Les nuages font une blanchisserie au-dessus du silence des villes dévastées.

Il y a un an j’étais ici à la cueillette des myrtilles. je compte ainsi le temps. Au retour je marchais dans les rues vides de ce bled groggy, la coupe du monde par les fenêtres ouvertes. L’équipe perdait car tout était silencieux, en mode mi-temps du monde présent.

Approcher les corbeaux fort nombreux dans le parc, c’étaient eux qui marquaient la distance, qui inscrivaient en fuyant la ligne de démarcation, notre présence de trop. Les grands vents froids et piquants les rapprochaient de la maison; dès que quelqu’un en sortait, ils disparaissaient longtemps. Les cyprès du cimetière s’en couvraient en grappe. Les longues averses sans eux inondaient l’étang.

 


 

parler #2

Ce que l’évolution dans sa précipitation a laissé en cours donne lieu au langage qui la retraite; en ligne droite il l’accélère jusqu’à la pulvériser, ses grottes plus enfouies et éruptives projettent d’autres rives. Pour la première fois nous disions la nuit blanche des rêves d’ivresse livrés à l’aurore. La langue sustentée, grande prédatrice immatérielle, se met à jour par désincarnation successive; sa diffusion, sa décomposition à la surface numérique brille des mille feux du pixel,  des satellites en orbite d’un avenir gelé.

parler #1

L’homme entend peu à se représenter, ce n’est peut-être pas si mal. Après feu et sang, dieu remercié du fardeau enfin déposé.

À partir d’un certain point, résister consiste à ne plus vouloir comprendre. La première façon de ne pas comprendre étant de ne pas parler. Faire ses ablutions en suivant des yeux les séquences de nuages immobiles.

Nous disons, pas vraiment, nous nous débrouillons de la situation qui nous échoit, nos mots peuvent être des gestes.

Cette capacité étrange à se convaincre à peu près de tout et de n’importe quoi par des biais totalement ignorés. Le premier dit A, le second dit A, c’est plus facile d’y croire, comment ça ? La plupart du temps c’est bavardage sur un maximum de choses pour soi sur soi, déversées avec les autres en mode mineur et viral. Nous avons le besoin immédiat d’une réponse à des questions sans nombre. 

Ses questions et ses arguments sont convaincants pour justifier sa flemme, nous lui en sommes reconnaissants.

long_time_to _understand_nothing

––– # 18

 

Au moment où la quête réalise son dessein, les éléments du nouvel ordre constitué ont déjà perdu toute nécessité. À s’acharner le monde nu s’entre-dévore.

l’IA l’entraînait à des paris juteux, à s’enrichir de la dette en un temps record sa vie planquée dans des villas blockhaus technologiques à reprendre la main sur les camps de la mort.

Pour revenir à la prière, commencer par ordonner les distractions, épurer la culture des loisirs des wagons blindés de travailleurs. Livrer une application IA théologienne « back to paradise », entrer directement dans son histoire animalière.

Les renonçants désertent le chaos, se pressent dans les réserves de silence, îlots de paix durables, lieux sans écriture, salles de cinéma muet sans personne, on se passe très bien du langage. Pendant que les machines se détraquent peu à peu, très lentement rafistolées, les esclaves attendaient des présages, avec une confiance fortifiée aux portes de la mort.

 

connais-toi-toi-même

sans suite 54 ∼ (de l’âge)

 

Jeunes personnes à table sur la terrasse. Tu empruntes leurs positions corporelles, leurs expressions, tu plonges, tu crois te mettre dans leur tête, y trouver une place, ton époque revient, y était, c’était aujourd’hui et pour la première fois tu avais, au terme du voyage, tout le temps.

Vertige des discussions métaphysiques qui furent, d’autant qu’il y est désormais absent, il y a longtemps (comme si c’était hier) il avait été si moderne, si contemporain, exalté, désormais retourné à la grisaille sans reflet, témoin en fuite pas trop fiable, refuge dans un sommeil sans âge.

Un attroupement joyeux de petits enfants t’instruit de qui tu fus enfant. Temps où s’apprenait à parler, désormais percé d’empreintes séchées dures comme pierres.

Le vieillard tout au long de la journée attend que l’enfant se soit épuisé, la vie passe si vite.

Horreur, après tant d’années il mit le nez dehors, il n’y avait plus que des jeunes. Se terrant aussitôt, quand l’aventure oubliée il jette un œil au-dehors ; horreur, il n’y avait que des vieux !

Non, ce n’est pas lui, ce ne sont pas eux, c’est maintenant son tour de les voir vieillir à vue d’œil.

On ne le voit pas. Il a maintenant allègrement cent ans, ça dure ainsi, sans âge, la mort s’est amadouée avec lui qui en parait cinquante. Figé en sombre indécision, pantin pétri de douleurs au moindre mouvement, il se tient droit comme un cercueil.

Vieillard et enfant qui enlèvent les mots du langage. Le vieillard qui t’explique, ton innocence condamnée, l’oasis disparue.

Il est si vieux que même les vieillards le prennent pour un bébé.

Il retombe en enfance, regarde les femmes comme des enfants ou des mamans.

À quarante ans il écrivit ses pages les plus féroces contre les vieux. Après ça se gâte. Il les aligne au bord d’une falaise jusqu’à ce qu’un sourire éclaire un nombre suffisant ; il appelait ça le jeûne de l’esprit, leurs bouches ouvertes assoiffées par le sel.

Les vieux hésitent à dire bonjour aux jeunes, ou s’ils le font c’est d’y répondre trop tard, dépassé le temps passe trop vite.

 

 

meutes immobiles 2

 

Sous leur capuche les moines apprennent par cœur et en même temps oublient tout, apprendre à donner et à recevoir, ce qu’on a pas, est un crève-cœur. Lâchée au petit bonheur la chance l’innocence ingénue de la méthode charme, ses effets se partagent aussitôt, les appâts sont délicieux et délicats, les fidèles vite trop nombreux; la méthode n’immunise en rien des attaques de neurasthénie, des glissements en circonvolutions tourmentées et aléas innombrables contre lesquels chapelles et groupes se répondent, pétrifiés, selon leur propre modèle de meute. Épreuve de miséricorde et de stérilité.

explorer le rêve

Alice au pays 1

 

Tombant, le plus lourd réunit, l’apesanteur libère, au bout de quoi nous nous dispersons. À nos destinations d’infortune l’île de la téléréalité ruisselle, inonde nos rêves.
Dans la fièvre des jours nous regardions les hommes plonger, le plus courant le plus triste des spectacles, le plus inutile. La nuit dernière un rêve de paquebot en naufrage, les containers remplis de carcasses de baleines. À la lune absente des rêves orphelins la nuit d’automne renverse et avale la mer.

 

Éclipse solaire, Japon 1887