Les gens sont en effet las d’entendre parler. Ils ont un profond dégoût des mots. Car les mots se sont interposés devant les choses. L’ouï-dire a absorbé l’univers. Les mensonges infiniment complexes de l’époque, les mensonges rancis de la tradition, les mensonges des administrations, tout cela est posé sur notre pauvre vie comme des myriades de mouches mortellement pernicieuses. Nous sommes en possession d’un affreux procédé pour étouffer entièrement la pensée sous les concepts. Il n’y a quasiment plus personne en état de se rendre compte de ce qu’il comprend et ne comprend pas, de dire ce qu’il éprouve n’éprouve pas. [...] l’enchaînement fantomatique des mots triomphe de la force oratoire native des hommes. Ils parlent alors constamment comme des « rôles », dans des sentiments illusoires, des opinions, des convictions qui font illusion. Ils parviennent carrément lors des propres événements de leur vie à être constamment absents. Hugo von Hofmannsthal, Lettre de Lord Chandos et autres essais, Gallimard (« Du monde entier »), 1980, p. 42
encombres fantômes
sortir du mur / 2
Vouloir penser la révolution serait l’équivalent, au réveil, de vouloir la logique dans l’incohérence des images rêvées. Il est vain d’inventer, si le temps est au sec, les gestes nécessaires pour mieux traverser la rivière quand la crue emportera le pont. Dans une demi-somnolence, en songeant à elle, la révolution m’apparait ainsi, la queue d’un tigre encagé commence un paraphe hyperbolique qui rabat sa courbe lassée sur le flanc d’un fauve toujours en cage. Jean Genet, un captif amoureux, édit. Gal. Folio, p. 504-505
palimpseste
Charles Bukowski – The Crunch
Trop grand
trop petit
trop gros
trop maigre
ou rien du tout.
rire ou
larmes
haineux
amoureux
des inconnus avec des gueules
passées
à la limaille de plomb
des soudards qui parcourent
des rues en ruines
qui agitent des bouteilles
et qui, baïonnette au canon, violent
des vierges
ou un vieux type dans une pièce misérable
avec une photographie de M.Monroe.
il y a dans ce monde une solitude si grande
que vous pouvez la prendre
à bras le corps.
des gens claqués
mutilés
aussi bien par l’amour que par son manque.
des gens qui justement ne s’aiment
pas les uns les autres
les uns sur les autres.
les riches n’aiment pas les riches
les pauvres n’aiment pas les pauvres.
nous crevons tous de peur.
notre système éducatif nous enseigne
que nous pouvons tous être
de gros cons de gagneurs.
mais il ne nous apprend rien
sur les caniveaux
ou les suicides.
ou la panique d’un individu
souffrant chez lui
seul
insensible
coupé de tout
avec plus personne pour lui parler
et qui prend soin d’une plante.
les gens ne s’aiment pas les uns les autres.
les gens ne s’aiment pas les uns les autres.
les gens ne s’aiment pas les uns les autres.
et je suppose que ça ne changera jamais
mais à la vérité je ne leur ai pas demandé
des fois j’y
songe.
le blé lèvera
un nuage chassera l’autre
et le tueur égorgera l’enfant
comme s’il mordait dans un ice cream.
trop grand
trop petit
trop gros
trop maigre
ou rien du tout.
davantage de haine que d’amour.
les gens ne s’aiment pas les uns les autres.
peut-être que, s’ils s’aimaient,
notre fin ne serait pas si triste ?
entre-temps je préfère regarder les jeunes
filles en fleurs
fleurs de chance.
il doit y avoir une solution.
sûrement il doit y avoir une solution à
laquelle nous n’avons pas encore songé.
pourquoi ai-je un cerveau ?
il pleure
il exige
il demande s’il y a une chance.
il ne veut pas s’entendre dire :
« non. »
L’amour est un chien de l’enfer (Love is a Dog from Hell, 1977) – L’écrasement (The Crunch) –Traduction Gérard Guéguan – Ed. Grasset, Les cahiers rouges.
Cahuzac par Emil Michel Cioran
« Ma curiosité et ma répulsion, ma terreur aussi devant son regard d’huile et de métal, devant son obséquiosité, sa ruse sans vernis, son hypocrisie étrangement non voilée, ses continuelles et évidentes dissimulations, devant ce mélange de canaille et de fou. Imposture et infamie en pleine lumière. Son insincérité est perceptible dans tous ses gestes, dans toutes ses paroles. Le mot n’est pas exact, car être insincère c’est cacher la vérité, c’est la connaître, mais en lui nulle trace, nulle idée, nul soupçon de vérité, ni de mensonge d’ailleurs, rien, sinon une âpreté immonde, une démence intéressée… »
Cioran, De l’inconvénient d’être né, p 60








