l’été pleut

De la canicule de la veille l'air attiédi traîne 
alors que la pluie bat devant la fenêtre ouverte

tuer des phrases entières

tuer des phrases entières

Je suis un démolisseur d’histoires, je suis le démolisseur d’histoires type. Dans mes écrits, si une anecdote se dessine ou si seulement je vois de loin, derrière une colline de prose, apparaître le vague contour d’une histoire, je l’abats. De même les phrases, j’aurais envie de tuer des phrases entières dès que je vois qu’elles pourraient se former. (Trois jours, Paris, M. Nadeau, trad. J. De Meur, in Ténèbres. Textes, discours, entretien, 1986 p 63)

délestage

Swayambhunath, Népal (singe sur chèvre) -  Pentti Sammallahti 1994

Un enchantement simple - Robert Doisneau

Tous les êtres, c’est ma conviction, portent en eux de façon rigoureusement égale le poids de l’humanité entière. Seule diffère la manière dont ils en viennent à bout — Thomas Bernhard

mandala sans tracé

Après l’orage le ciel s’ouvre à nouveau, l’horizon d’ici est vaste. De malmené devenir l’invité, minuscule et perdu. Le bleu du ciel s’irise, offert aux humeurs de la terre, à la nuit qui tournoie de l’autre coté, il s’étend, mêle le haut aux confins du paysage, en corps poudreux et lisses. Des formations en fins rideaux, fenêtres sur fenêtres, matières lumineuses indécises presque transparentes attirent d’autres lumières : un champ de profondeur où courent les reliefs, se jouant des distances, hauteur qui ne trouve pas son toit : règne de la diffraction, reflets et éléments multipliés, prémices et fins dansantes. L’idée tant de fois repoussée du monde n’existant après tout que par le seul regard me ressaisit encore, des pluies battantes renouvelées s’immobilisent dans le vertige au pied du refuge, dans le tranchant, inséparable du rêve.

Mario Giacomelli  - Série mer (1953-1963)

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Gros coup de pompe, soudain les sons arrivent avec léger décalage, arrivent par eux-mêmes, sans lien, une cassure sonore, ce bruit fait ce bruit, ce bruit se produit pour lui-même, je n’y suis plus, j’enregistre deux fois, le souvenir immédiat de l’action et son annulation par la vitesse de rémanence du bruit produit. Le bruit d’une porte qui claque, libérateur mais de quoi. Le son persiste à vivre sa propre vie, et revient par la même porte, inlassablement depuis des siècles, à peine voilé par notre corps troué qui jette l’éponge. Je tente une dernière fois, muet je rembobine le film de l’action, je remonte d’un passé lointain dont le fil s’est rompu, mon présent est rayé, je reviens à moi, la nuit dans les marais.

Par ici le soleil est plutôt de passage, depuis le 22 juin les jours passent comme une flèche. Moment idéal pour viser l’hiver au cœur de l’oubli.

pierres

Stefan Hoenerloh, Le contraste des jeux, 1996

Ce sont des pierres de montagne en bloc, en poudre, transportées jours et nuits, élevées suspendues balançant aux plans, aux fenêtres vue sur cour. Vie & Avenir découpés au-dessus des tunnels, surexposés au ciel. Des autoroutes s’allongent, chauds humides, des particules noires, des zones urbaines se mangent, des no man’s land de récupération pour lisière. Des paysages, des gens viennent et partent. Visage à la fenêtre, muet dans l’air, vitrines de nos esprits et le doux murmure de l’aigle sans ailes. Ouvrir au matin les fenêtres au ciel avant que les images et les objets ne l’épuisent. Les vagues sur le vide pénètrent sous la porte.

 Les culs-de-basse-fosse tanguaient de l’autre coté vers la mer. Des sirènes étouffaient leur rires derrière l’échos, le sable, les pierres leur grain sous la neige, leur oxygène d’eau, le ciel en leur éclat fendu, le vent endormi dans le repli des ombres. Par jour de grand froid et verglas, par poignées d’en haut tombaient des braises brûlantes. Avant de s’endormir la sentinelle balayait du regard la forêt où s’engouffrait la nuit. L’ennui rongeait la vieillesse de nos maîtres.

mon professeur de yoga littéraire

Quand je sortais épuisé de la rivière, il m’apparut pour la première fois sous les arbres de la rive où, pour ne pas avoir chaud, je me dirigeais. Ce n’était pas spécialement là qu’il habitait, c’est par hasard que nous nous sommes croisés, même si avant en d’autres endroits il était apparu, je ne l’avais pas vu, tout simplement.

Sûrement (curieux ces choses improbables dont on peut être sûr) si je ne m’étais pas imperceptiblement noyé dans le bruit du courant, et ne m’étais pas réjoui de m’ennuyer un peu, je ne saurais toujours pas qu’il existe. L’eau aux racines des arbres qui ourlent la rive produit une mousse aérienne, et les pierres y creusent, glissent, balayées par le courant. Je pensais sans plus m’ennuyer à maintenir cet état naissant d’ennui, à satisfaire le plus longtemps possible ce sentiment de ne rien faire, de n’avoir à penser à rien. Je ne gênais personne avec mon histoire de ne penser à rien, j’étais libre de n’avoir rien à changer de ce que je pensais seul dans ma rivière de galets, de ma bêtise, sous un soleil si chaud qui rend les âmes vivantes toutes entières tapies quelques part pour elles-mêmes en compagnie d’autres eux-mêmes, et je pensais depuis le début sans le savoir en fait à la mort, et averti alors je remontais le fil de cette pensée, je tendais le filet, je pensais à la mort, non pas à l’inaccessible, l’impensable, mais à celle lointaine, à celle de la mort collective qui vient à une vitesse sans commune mesure avec celle au bout de notre vie, et je m’imaginais, et c’est là que vint mon professeur de yoga littéraire. À cause d’avoir regardé longtemps l’eau les galets dans le courant c’est là qu’il me dit que la mort va changer d’âge, que des colonnes de jeunes personnes se donneront à la mort comme pour accomplir un privilège; pas besoin d’attentat. Imaginons dit-il le meilleur monde possible, le monde en paix derrière les murs, les bruits étouffés là où règnent de spacieux couloirs d’écrans aux salles d’attente des paradis à choix, des abeilles riantes bourdonnant remontant nos corps pour nous caresser l’esprit. Je voulus comprendre, revenir à moi, pendant ce temps là les canards cancanaient parmi les croassements des crapauds et récitaient une leçon sans fin, le professeur avait effacé ses traces, je partais rêveur et décidais de m’attacher, c’était la première leçon.

JoAnn Verburg, la preuve sans titre (Ping à La Fonti) © JoAnn Verburg 2013

débarquer

Au départ, à peine sorti du lit, c’était déjà décidé, faire un pas ici, ou là, même s’il arrive aux destinations de se croiser aussi, après-coup. Préparé à la va-vite, sorti après, irrépressiblement occuper toute la place ; alors c’est selon, que la place s’éloigne ou qu’on s’y retrouve nez dedans. Si tu y regardes de trop près, et que tu te résous à tenir le fil, ta tête penche, tu es une tête de nœud. Tu as beau dire beau faire, l’entre-deux est la situation initiale, celle où tu débarques, ou celle où le bateau reste immobile sur les vagues qui déferlent. Le paysage change, tu te demandes comment, c’est magie. Sur un fil tendu à deux extrémités qu’on ne voit plus. Se passe t-il quelque chose après ? oui, les conversations innombrables, le jeu qu’on brasse, ce même brouhaha d’évasion d’un point mort captif, qu’on peut avec un minimum d’attention oublier.

Une tête toute bosselée, au regard ahuri, avec qui tu fais un brin de causette pendant que ton chat te regarde. Tu as les cheveux bien sales, peignés n’importe comment, coupés à la va-vite. Il a des expressions émouvantes, et d’autres dont tu te détournes, des expressions noires que tu ne peux pas toucher, qu’elles te pénètrent déjà. Tu cherches le moment de partir sans être vu. La chute est un ralenti très lent, sans aucun flow, il n’y a plus de ciel nul part, et on essuie les coups, on ne sent plus, juste de la sueur, au départ.

Andrea Feininger - Brooklyn Bridge, 1940

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