mémoires

Je ne sais pas ce que je fais, je ne sais pas ce que j’écris, j’assemble les petites choses qui se présentent, en vrai, les grandes trop grandes échues en petites, ou celles qui passent dans ma tête avant que les mots s’en mêlent, j’assemble par petites choses toutes de guingois, mal retapées, j’assemble ce que je laisse.

Un pas de plus, décidément en panne, se retourner, ne plus rien reconnaître, perdre d’un coup l’unité de sa mémoire, obligé d’y fuir à tâtons, attraper dans le noir ce qui se sauve, extraire, stocker en vrac, braquer la banque de données, sauvegarder dans un corps soudain étranger « à coté de la plaque ».

De la mémoire s’approcher, très expulsé, son centre flottant, futur passé mêlés au point dit « présent » (pallier la fugacité, détacher le reflet, couler dans le béton-temps du verbe), vitesse sans direction. Acculé à se l’inventer, à des coutures de vieux fils sur des étoffes jeunes. Plus l’âge vient plus les ancêtres rajeunissent, vapeurs de lait chaud à leur bouche.

Du coup l’imposture (qui n’en a pas jouit un jour) accorde à la postérité le rôle de dévoiler le sens de la vie ; d’une figure seule qui l’isole, prise dans l’effet de perspective, les lumières qui balancent volent avec le vent.

Au ciel cadavre bâillonné séparé du corps répète sans savoir gestes et pensées, de la boue dans l’air, du temps à pourrir. Le corps fétu de paille enfin reposé mange dans la main du fermier.

Patrick Modiano, l’origine du roman, la solitude et Internet

Modiano à l’occasion de la sortie de « L’Horizon » /  Entretien Sylvain Bourmeau  /  Mars 2010.

En 8 épisodes, clic-clic :  2ème un roman du futur antérieur / 3ème chaos originel et guerre d’Algérie / 4ème des groupes et de la solitude littéraire / 5ème topographies et noms de personnage / 6ème liberté et intimité des personnages / 7ème  du bon usage d’internet en littérature /  8ième  à propos du débat sur l’identité nationale.

Un silence abrupt au milieu d’une conversation nous ramène souvent à l’essentiel : il nous révèle de quel prix nous devons payer l’invention de la parole. E. M. Cioran, Aveux et anathèmes.

perdu

Le soleil attend derrière les persiennes, l’eau tiédit dans la mare. La fabrique des souvenirs en panne, les pièces rouillent, on y jette des sorts. Le puits s’est élargi, déborde sous les lits. Le temps d’attente se remplit de temps mort, le temps qui vient est son cortège, les pluies les pleurs, l’oscillation lente, le pas de deux du temps perdu, le répit des sauvages, la caresse des amnésies. Temps définitivement perdu en mesurant l’attente, annule l’événement, défonce les portes. À reculons fantôme dans un lieu familier. Je me remplis des ombres, je flâne le long des murs sur le chemin du retour que je ne reconnais plus.

conscience

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 Il passe, si je me médite

Si je m’éveille il est passé

F. Pessoa, Cancioneiro, poèmes 1911-1955

sans nous

L’homme est comme Macbeth après le crime : reculer serait pour lui beaucoup plus difficile et plus fastidieux que de persévérer, que de s’enfoncer davantage dans l’irréparable. Cioran, Cahiers 1957-1972, p. 224.

 


broderies sans étoffe

Jamais nous n’arrivions à nous perdre assez pour nous retrouver, jamais nous ne parvenions à toucher et à suivre cette coulée uniforme où la durée déroulerait une histoire sans histoires, une incidence sans incidents. Nous aurions voulu un devenir qui fût un vol dans un ciel limpide, un vol qui ne déplaçât rien, auquel rien ne fît obstacle, l’élan dans le vide, bref le devenir dans sa pureté et dans sa simplicité, le devenir dans sa solitude. Que de fois nous avons cherché sur le devenir des éléments aussi clairs et aussi cohérents que ceux que Spinoza puisait dans la méditation de l’être. Mais devant notre impuissance à trouver en nous-même ces grandes lignes unies, ces grands traits simples par lesquels l’élan vital doit dessiner le devenir, nous étions tout naturellement conduit à chercher l’homogénéité de la durée en nous limitant à des fragments de moins en moins étendus. Mais c’était toujours le même échec : la durée ne se bornait pas à durer, elle vivait. Si petit que soit le fragment considéré, un examen microscopique suffisait pour y lire une multiplicité d’événements ; toujours des broderies, jamais l’étoffe ; toujours des ombres et des reflets sur le miroir mobile de la rivière, jamais le flot limpide. La durée, comme la substance, ne nous envoie que des fantômes.

Gaston Bachelard, L’intuition de l’instant, Ed. Gontier Méd., 1973. p.32 ( ici )

musée Guimet - Divinité féminine, 1873 ou 1881. Angkor Vat (12e siècle) Louis Delaporte Marie Joseph (1842-1925)

dissoudre l’image

Chaque objet, de quelque nature qu’il soit, revêt pour nous la forme du monde et fait référence à l’histoire de ce dernier. Les concepts également, qui nous permettent de comprendre, ont pour nous la forme du monde, la forme intérieure et la forme extérieure du monde. Nous n’avons pas encore transgressé le monde par la pensée. Nous avancerons quand nous aurons totalement délaissé le monde en pensée. Il doit être possible, à chaque instant, de dissoudre tous les concepts.

[…]

ce qui est indispensable […] c’est que l’image du monde soit détruite par nous, toujours et par n’importe quel moyen ».

Thomas Bernhard, Perturbation, Paris, Gallimard, 1999, p. 190

au restaurant Lakeview

miroir fêlé

S’attaquer à l’objet dont on ne peut se débarrasser, encombrant, en faire la mascarade, le découper en fines dentelles, s’enfiler toutes sortes de masques délicieux et cruels, d’ennui faire un pas de coté, déchaîner son acidité contre tout ce qui indiffère. Par vents contraires prendre son envol dans le turbine des souterrains.

Renato D’Agostin, Tokyo Untitled No. 16 Silver Gelatin Print, 2008

En tous sens rues empruntées, à toutes heures, rues de toutes les heures, d’une seule qui les rassemble, errer à tuer le temps, creuser le passé, revenir tanière fantôme, ombres trempées. Des matins déserts fatigués, jusqu’à la nuit marche nerveuse, infatigable, les silhouettes fermées, les réverbères, lumière visible froissée, reflets des tissus des passants, le bruit des escaliers sous les pas, deux hommes devant, deux autres derrière qui les rattrapent, les arrêtent. L’éclat des deux poignards comme des kaiken mêlé à celui du sang qui jaillit : lame retournée contre eux-mêmes glisse de bas en haut, du thorax à la carotide jusqu’au front, une coupe rapide, traverse nette, corps debout, le temps de répéter l’identique profonde entaille dans ceux qu’ils emportent dans la mort.

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