temps cannibale

Max Klinger (Detail) la mort qui pisse, 1880le jour est de plus en plus court, le temps file, déborde, fatigue – une impasse sur la nuit, des stores, des nuits de plus en plus blanches, la mémoire longue qui s’endort, l’exigu gonfle à vue d’œil – n’avoir rien vu venir, tout ce temps volé, par quel tour croire que maintenant on sait ? réunis, exténués, déplacés par des rêves archaïques, tanguant de colère et malheur, prisonnier d’une ombre, temps vorace, et la mort riant te rattrape, malheureux, te dire tout ça n’est pas histoire de temps   /   Dehors la nuit et la neige. la méditation est une façon radicale de laisser le temps passer, la mort rit à chaudes larmes, ondule le silence. le bruit des combats approche et nulle place pour fuir. le rêve est un véhicule emprunté. les chemins passent entre les rêves pour les réunir, des syllabes s’y prennent, le chat suit des yeux les échanges invisibles

désolation moderne, délectation morose

À la télévision, aux émissions animalières, les maîtres lancent des regards furtifs sur l’animal, ils l’évitent car la caméra n’attend pas, elle va comme elle veut, ils doivent être là, ils sont là perplexes et fiers, un air de charmantes créatures prend, une fusion où le passeur s’efface, et laisse d’un geste appuyé voir le miroir pénétrer leurs yeux. Un masque prenant visage et l’âme se revigore, une jeune pousse retrousse ses jupons, abandonne l’écran, le ciel est bleu, les images de voyage en drone commencent. Regarder à la télévision la fenêtre de ses semblables qui regardent la télévision réconforte. Un à un ensemble nous nous endormions mutuellement.

Après la barbarie venue, les maîtres se reprirent et gravirent d’un cran. À peine poussés par une main invisible ils s’enrôlent à titre d’ «animal de compagnie». Maîtres ainsi faits, béatifiés et désonglés, êtres «immatériels de l’humanité». Comme fous du roi, egos servis en pâture, à l’affut d’une saveur, ils se regardent dans de vieilles faïences à recoller. Maîtres préservés en tant qu’origine, maîtres de cérémonie des origines, endossant ce qu’il y avait de plus crédible, de plus enviable. Perdure la fascination des momies, de découvrir la nuit dedans. Maîtres probablement dévolus poètes, une dignité offerte. Capables au cours de promenades interminables et désappointées de passer entre toutes sortes de brèches, de promener leur lanterne sur des inaperçus, de l’inédit, et de voir comment le ciel est devenu. Maîtres des vertus animales.

L’homme se hissait sur une scène interprétant « les athées ne savent pas ce qu’ils perdent » : des lumières fantômes, des politesses, de la misère, de la révolte, de la douleur, du sang, de la chaire, la mort, bref ce qui fait l’homme auquel on s’accroche, on se serre : toutes choses que le public ignorait.

La représentation se devait d’atteindre au magnifique, à l’événement d’un jour, afin d’être au plus vite effacée efficacement par la vie, de ne pas l’assombrir au delà. Elle ne devait presque rien raconter, juste ce que le public avait devant les yeux.

La sorte de public n’était pas celui du métro, ni du travail, ni de la télévision, ils étaient on ne sait d’où, ils étaient de là car ils étaient innombrables, il y avait des milliers de salles comme celle-ci, ils étaient comme d’avoir été longtemps reclus, c’est à dire d’avoir oublié la présence des hommes ; la scène exacerbait en lui, le public, une attention cannibalique ultra raffinée, et à leur tour de se retourner, d’en revenir aux siens, d’y appartenir. Les hommes pensaient-ils, passaient leur temps à courir après le bonheur et l’anéantissement, s’essoufflaient à cette course hostile. Au bonheur fuyant, ils préfèrent plus surement l’anéantissement. Quant à lui-même, le public savait que son monde (bien qu’à peine constitué) n’échappait pas plus à ce sacré foutoir : il leur restait juste un peu de place, entre la scène et les rangs, ainsi que dans les poulaillers, encore quelques places pour voir le spectacle.

 

de cette foutue manie d’espérer

Nous possédions en cet enfer les jours et les nuits. Nous étions des jours de faim et des nuits d’insomnie. Nous n’étions souvent que cela. Alors ceux qui nous quittaient attentaient à leurs jours et à leurs nuits. Ils n’entretenaient aucune abjecte illusion. Ou alors, ce qui les menait jusqu’au suicide était justement le poison des illusions. Je compris que la dignité, c’était aussi de cesser tout commerce avec l’espoir. Pour s’en sortir, il ne fallait plus rien espérer. Cette conviction avait l’avantage de ne pas appartenir à ceux qui nous avaient jetés là. Elle ne dépendait pas de leur stratégie mais uniquement de notre volonté : refuser de dépendre de cette foutue manie d’espérer.

L’espoir avait tout d’une négation. Comment faire croire à ces hommes abandonnés de tous que ce trou n’était qu’une parenthèse dans leur vie, qu’ils allaient juste subir une épreuve et ensuite en sortir grandis et meilleurs ? l’espoir était un mensonge avec les vertus d’un calmant. Pour le dépasser, il fallait se préparer quotidiennement au pire. Ceux qui ne l’avaient pas compris sombraient dans un désespoir violent et en mouraient.

(Tahar Ben Jelloun, Cette aveuglante absence de lumière. Ed. Points Seuil)

formes de lumière

Branche de la Seine près de Giverny. De la série "Matins sur la Seine", 1897. Claude Monet

Quand, le soleil perçant déjà, la rivière dort encore dans les songes du brouillard, nous ne la voyons pas plus qu’elle ne se voit elle-même. Ici c’est déjà la rivière, mais là la vue est arrêtée, on ne voit plus rien que le néant, une brume qui empêche qu’on ne voie plus loin. À cet endroit de la toile, peindre ni ce qu’on voit parce qu’on ne voit plus rien, ni ce qu’on ne voit pas puisqu’on ne doit peindre que ce qu’on voit, mais peindre qu’on ne voit pas.   – Marcel Proust, Jean Santeuil, Pléiade, p. 896.

dans l’empreinte

La surface du puzzle s’est accrue jusqu’à épouser la moindre anfractuosité du dernier point visible. Puis le regard revient, s’attarde au plus petit point, se pose à portée de main, il croise Daedalus égaré creusant son labyrinthe pour s’en évader, revenir au plan. Pas la moindre seconde à perdre, pourtant il n’y a aucun temps en réserve, le temps qu’il imagine n’existe pas.

Par nuit claire quatorze milliards d’années dorment au fond des yeux. Les calculs nous dépassent, cinq à dix milliards d’années resteraient encore pour épuiser la connaissance de l’univers observable.

dinde noire

Dès le matin de son arrivée dans la ferme pour dindes, une dinde s’aperçut qu’on la nourrissait à 9 heures du matin. Toutefois, en bonne inductiviste, elle ne s’empressa pas d’en conclure quoi que ce soit. Elle attendit d’avoir observé de nombreuses fois qu’elle était nourrie à 9 heures du matin, et elle recueillit ces observations dans des circonstances fort différentes, les mercredis et jeudis, les jours chauds et les jours froids, les jours de pluie et les jours sans pluie. Chaque jour, elle ajoutait un autre énoncé d’observation à sa liste. Sa conscience inductiviste fut enfin satisfaite et elle recourut à une inférence inductive pour conclure : « Je suis toujours nourrie à 9 heures du matin. » Hélas, cette conclusion se révéla fausse d’une manière indubitable quand, une veille de Noël, au lieu de la nourrir, on lui trancha le cou.  (Propos de Bertrand Russell rapporté par Alan Chalmers p. 40, in Qu’est-ce que la science?, 1990).

François Matton | (se réveiller)

François Matton

pain changes every shape

pain changes every shape

once you are truly lonely
you will never be alone

feel my hand
I feel you
touch my cold hand
I will take you
from her
to your new cold land

I have chosen you
my only love
those others
they search for you
but
where they search
they will never find you

after the leaves fall, spring returns
after love is parted, it returns
all you have to do is
come with me
and wait
one day she will be lowered in the earth
beside you
my hand will guide her home
to the place where love is
and no pain

when that door opens
you will be healed

dearest man, dearest woman
dearest boy, dearest girl
dearest mother, dearest father
dearest son, dearest daughter
you will never leave me

you listen
you are silent
you feel me leaning towards you

nothing escapes me
not the warrior
not the hunter

everything awaits the way it changes
when life falls away
that is the meaning of the swan
and its song

the night can’t last forever
nor will this sleep
beyond this sleep is light
forever light
until that light can shine
until you see it shining
sleep sweetly here
in the cool, dark night

La Fabrique de l’homme occidental

 Efficiency – la Performance – est le nom nouveau qui donne figure humaine à l’Abîme. La marche technologique balaye les faibles, comme les guerres autrefois : elle réinvente le sacrifice humain de façon douce ; elle fait régner l’harmonie par le calcul.  Pierre Legendre, La fabrique de l’homme occidental, Éditions Mille et une nuits/Arte, 1996, p.26

La Fabrique de l’homme occidental, de Gérald Caillat, Pierre Legendre et Pierre-Olivier Bardet, Arte, 1996, 80 min.

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