se faire comprendre est impossible

 bernhard, tapuscritSe faire comprendre est impossible, ça n’existe pas. La solitude, l’isolement deviennent un isolement encore plus grand, une solitude encore plus grande. On finit par changer de cadre à intervalles toujours plus rapprochés. On croit que des villes toujours plus grandes – la petite ville ne vous suffit plus, Vienne ne suffit plus, Londres même ne suffit plus. Il faut aller sur un autre continent, on essaie de pénétrer ici et là, les langues étrangères –Bruxelles peut-être? Rome peut-être? Et là on va partout et on est toujours seul avec soi-même et avec son travail toujours plus abominable. On revient à la campagne, on se retire dans une ferme, on verrouille les portes, comme moi – et c’est souvent pendant des jours – on reste enfermé et de l’autre côté la seule joie et le plaisir toujours plus grand est alors le travail. Ce sont les phrases, les mots que l’on construit. En fait, c’est comme un jouet, on met les cubes les uns sur les autres, c’est un processus musical. Quand on a atteint une certaine hauteur, au quatrième, cinquième étage – on arrive à construire cela – on voit la réalité de l’ensemble et on démolit tout comme un enfant. Mais alors qu’on croit qu’on en est débarrassé, il y a déjà une autre de ces tumeurs, que l’on reconnaît comme un nouveau travail, un nouveau livre, qui vous pousse quelque part sur le corps et qui ne cesse de grossir. En fait un de ces livres n’est rien d’autre qu’une tumeur maligne, une tumeur cancéreuse ? On opère pour enlever et on sait naturellement très bien que les métastases ont déjà infesté le corps tout entier et qu’il n’y a plus de salut. Et cela devient naturellement toujours pire et toujours plus fort, et il n’y a aucun salut ni aucun retour en arrière.

Thomas Bernhard, Trois jours, (1970), in Récits autobiographiques, texte français Claude Porcell, Éd. Gallimard, coll. « Quarto », Paris, 2007

égarements

Il arrive qu’à l’improviste ou pas tu écoutes quelqu’un les minutes passent, et de te réveiller soudain ; hébété, tu ne comprends rien dès le début tu avais lâché. Alors tu écoutes et t’en vas dépourvu au lieu de dire au-revoir tu demandes mais personne si tu as bien entendu et surtout brouillard en ce que tu fais là encore, ici.

J’attends que le chien me souffle le premier mot. Où est-il passé ? D’ailleurs à ce jour j’ignorais l’existence d’une porte de sortie, de même j’ignorais l’existence réelle de ceux qui sont partis. De l’intérêt à fréquenter ses semblables ; passer par les couloirs du temps, mettre la main sur quelque chose à quoi s’accrocher. Et donc de défoncer la porte qui avait été toujours ouverte, celle que je revois disparaître.

Si je ne le fais pas maintenant ! dit-il, plein de ferveur, et très vite quelque chose l’en empêche. La direction à prendre. Pourtant quasiment sûr de l’avoir, d’y aller, d’y être, mais à se retourner c’est douter de toutes directions, sauf de celle prise, ne la reconnaissant pas. Continuant peu ou prou. Il se souvenait de toutes les étapes faites, mais ne savait plus pourquoi c’était là, il était là, ne se souvenait pas l’arrivée à cette étape, et pourquoi tellement inhospitalière qu’on aurait aimé passer à la vitesse d’un regard qui s’y refusait. L’oubli alors est d’un grand secours, il ne dure qu’un temps.

amorce des jours

Il se précipite, avance envers et contre tout, tente de pénétrer, pénètre, n’avance pas, avance, il n’en ressort qu’un double, approche impossible.

Le mieux ? derrière nous, définitivement. Impitoyable, rieur, si nous nous retournons.

Ma patience a des limites. J’apprends que je suis arrivé trop tard.

Mes addictions multiples pour croire que je vis, fiction qui m’en fait voir. Quand par chance souffler un peu, l’ennui les emmerdes font préférer l’ombre. Un faible pour les pensées qui viennent à percer dans le noir. Une grande ombre s’étend, se retenir aux murs.

Quand peur du silence et pire d’un bruit venant le fendre, d’un silence plus grand encore. Bruit de fond (pour autant qu’on le suive) qui unit le chaos.

Le défilement d’informations dans nos têtes, la facticité de ce défilement : quelle taille a le monde ?

Il n’avait pas remarqué que derrière, dans la photo, il n’y avait rien.

La plupart des films ne sont vraiment bons qu’aux écrans sur les étagères des supermarchés. Le film « orbite désaxée » attire une grande foule de figurants anonymes. Moteur !

C’est quoi « post-révolutionnaire » ? (chercher sous le réverbère)

Durant ce jour où la pluie givre je vais créer de futurs souvenirs.

Colère, rudesse. Vie rongée, obtuse. Ce que je veux c’est au moins m’absenter mais c’est la rage qui l’emporte de ne plus m’absenter.

Il écrase son portable, le lance par la fenêtre, dans la mer : il sonne encore. « Assis » dit le téléphone fixe à son portable. Les sirènes peignent les vagues.

Quand sur le net tout ce qui s’écrira aura épuisé le possible, sauf la fin, la fin des nouvelles du monde.

Beau dire, ou taire, à continuer comme ça les robots ne vont plus pouvoir assurer…

Les métamorphoses de la salamandre aveugle du Texas (Eurycea rathbuni)

Ce caillou est descendu intacte des sommets. La caresse de la rivière en fait son sable. Les nuages traversent la montagne.

Le seuil est une ride d’éternel. Derrière la porte les ruines, autour d’elles le béton. Sur le seuil le sable, la terre, les feuilles, la pluie, la neige, la pierre.

éclipse

Après un moment il se leva, déporté d’avoir laissé passer le temps sans y être, la nuit, la pluie le soleil le vent, le ciel est immobile, longtemps. Comme encore être réveillé au milieu de sa vie. Sa propre mort ne changera évidemment rien à ce que tout autour continue. On imagine là-haut le silence, notre écran de fumée. L’agonie du monde continuera à n’être pas forcément perçue, la survie ne le peut. Son propre corps, son identité personnelle disparaîtra, et plus tard, lors d’une nuit identique à la sienne, le monde. Une fraction de seconde le soleil se voilera d’une ombre. Dès lors, à ces échelles de temps, il n’existe guère de différence, ni préséance, tout recommencera, le monde disparaît avec soi, approximativement.

 

un peu de silence

 

« De l’extérieur, on triomphera toujours du monde en le creusant au moyen de théories qui, aussitôt, nous ferons tomber avec elles dans la fosse. Ce n’est que de l’intérieur que l’on peut se maintenir et maintenir le monde dans le silence et la vérité. » Kafka, Journal

chemins (2)

Disons cette surface x, augmentons la en apports. Surface augmentée apports diminués. On passe à après, autre chose, les chants s’élèvent, des églises s’édifient, le temps est insatiable. Surface qui pendant ce temps appelle aux quatre coins de l’espace de quoi durer. Le supplice continu commence. Les chiens de l’au-delà, on les voit on ne les entend, on les entend on ne les voit.

Ici dans la vie de tous les jours les choses arrivent quoiqu’on dise « comme ça », le temps des choses présentes secourent, les choses courent, échangent leur apparence, je ne suis pas difficile, presque pas là, en vie plus ou moins de cette façon, je n’abandonne pas encore, par bouts ramassées voir si ça se peut, tenir l’habitus, tête au-dessus ou dans le guidon sur une potence incertaine, boire des tisanes au pavot, extrapoler, laisser la nuit effacer. Les choses-mêmes peuvent aussi disparaître, tant que le cours a lieu, en passant.

Les anges de retour sentent la terre, le sexe, l’aube s’y fane en une lenteur exquise le temps d’embarquer sans plus jamais revenir.

Cycle The Magic Garden, Josef Sudek

manger

J’appris suffisamment tôt que la vie était brève pour m’en échapper, les portes qui s’ouvrent débouchent sur des marges, trébuchent sur des marges, reculent, égarent. Les impasses sont singulières, arbres arrachés, laissant sortir au soir une tête parmi les ronces. Tourbillons balançant du cœur à la rive, petits tourbillons à la rive, le courant, l’écoulement. Si souvent vide, pensées de peu ou son brouillard, prenant le jour comme foin à rêves ; sur place je dors debout, l’air tournoie mollement dans la poudre dense et incolore des affaires, mon corps mange. Je me retourne au brouhaha du reflux des vagues, les éclats ; qui aime descendre en soi ? derrière l’encre des seiches je poursuis les vapeurs blanches du lait des pêcheuses Amas.

chemins

J’ai toujours pris un chemin et sitôt son envers. D’une façon, j’aspirais à déboucher sur l’ordre afin de disposer du monde, de le poser à coté comme on enlève son moteur, façon que, marchant seul, je l’écoutais taire mes sornettes. Comme le chemin se refermait à mesure que j’avançais, et que toutes portes rapetissaient et disparaissaient sous le poids infime des courants d’air, à l’envers sur l’autre chemin je préférais m’embarquer de virées en virées légères avec l’intention de m’éloigner au plus loin de ce monde. En somme, envoyé aux quatre coins où je me rejoignais, éreinté.

Le cercle est piégeur, lasso des perdus, sa circonférence varie au-delà du temps, à peine visible comme l’or au soleil, le cercle n’a pas de circonférence, il saute à des vitesses qui donneraient le vertige à l’aveugle, des vitesses imprévisibles, le cercle naît et meurt au même moment, il est pour lui-même sans importance, nous mettons les pieds dans des jardins sans sol, à quoi tenons-nous ?

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