Les puissances diaboliques, quel que fut leur message, ne faisaient qu’effleurer les portes par où (elles) se réjouissaient déjà terriblement de s’introduire un jour. Kafka, Lettre à M. Brod, in Wagenbach, p. I5
sortir du mur
balancement
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Je ne sais jouer d’aucun instrument, de chanson n’en connaît pas, parfois vaguement du bout des lèvres déraille un refrain, début et fin escamotés décalant le fredon de la mélodie. La musique me déporte vers celle qui prend en boucles répétitives, minimale et sans parole, la plus idiote, ou la plus directe et la plus abstraite à la fois, entre toutes donc celle qui se balance, berce une unité, quelque chose qui grandit de l’intérieur, dont l’image miroir est la plus éloignée, la plus insignifiante, une forme étendue fendue d’une mince luminescence. Je ne parle aucune langue, sauf celle que je n’ai pas apprise, des mots sans ordre autre que pris dans la couture de leur grammaire, attrapés sans savoir, parlés sans réfléchir, mais encore des langues fragments qui ont perdu leurs plumes en passant des frontières, des débris d’expressions que je comprends sans parler, sans accrocher à rien, lâchées tout bas pour serrer une main, faire la bise. Ce doit être une dyslexie floue et massive qui déplace les lettres à mesure que je m’y penche ; retenez-donc un mot qui couvre toute une ligne tout en répondant à qui vous demande de comprendre ce qui n’en finissant pas n’a jamais commencé.
largué
Ce n’est plus l’homme qui largue ses amarres, c’est le monde lui-même, la barque laissée derrière soi, la mer presque retirée, aspirant les désirs océaniques d’une autre vie où tu aurais pu rêver avoir marché sur l’eau ; tu réalises que l’inutilité fut luxe et don primordiale, soutien à la légèreté de l’air. Désormais tu traverses la mer, tu as pied, des îlots de sable affleurent comme des galettes sèches tombées d’un soleil ancien, tu les prends pour bivouacs et pour couche, le ciel est aride, tes rêves ne s’inclinent plus que sur le passé. Les animaux que tu avais croisé sont méconnaissables, leurs formes se mêlent aux ombres sans limite distincte. Leur mépris t’interdit de les approcher.
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Et puis il y a les mouches. La première ce matin aux ailes faiblardes par cercles relâchés me tourne autour, entêtée, aimantée. Je me bats à la chasser d’un revers de main qu’elle ignore, mes nerfs s’excitent, je l’attrape et la lance depuis la fenêtre dans la pluie chaude rejoindre la dernière mouche vue cet hiver, fatiguée, lourdement tombée dans l’atmosphère gelée.
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d’un oeil
L’âge venant, la lenteur se fixe, comme la côte d’un îlot instable, alors que le temps accélère, l’équilibre est parfait. La tempête ? ne sens-tu pas ? Le passé, plus étiré revient, plus bref, le lointain se rapproche. Le soleil se couche, les ombres nocturnes s’égayent.
Aujourd’hui mon attention serait celle d’un oiseau sans aile qui, perché – lorgne d’un œil fixe mal assuré les visages. Le bruit qui tremble vient d’un filet suspendu par le vent, comme des syllabes accrochées dans le passé, trouées dans le futur. Entre deux, s’élevant, consolant, au-dessus, le chant des oiseaux fait que le temps passe.
bêtes de somme
Au souffle sourd des avenues grises de nuit subsiste d’anciens carnages. Une euphorie passée larguée d’images d’enfant à « se prendre pour » un chat, un chien, une gazelle, un cygne, un dragon etc. – nous livre plus sûrement que nostalgie au lynchage dans la fosse scato-zoomorphe.
Après la poussière d’un sillage ancien par langues de goudron s’augmentent les étalages où bêtes s’entassent, dépecées pesées déversées, raides et tendres assurées d’arriver à bon port, aux bornes des supermarchés, transparentes sous les cellophanes qui les rendent invisibles, les lampes sont aussi rouges que les affaires à faire.
Pourtant les animaux parlent une langue précoce faite d’espaces ouverts, habitée par la vitalité des corps. Se glissant à la frontière des signes et du langage leur territoire traverse le maillage, s’absente sans bord, s’étend. Et nous rendus muets et jaloux, nous, la tête au ciel cabrée, attentive à son peuplement, aux présages qu’il délivre, que notre langue convoite en alphabet d’ornement ciselant notre trône. Les présages animaux facilitent le voyage, fraient le chemin; porteurs d’une intelligence fatale ou meurtres et amours permutent, ils engendrent les espèces, voués aux forces du dehors lesquelles nous abandonnent, à mesure que notre chasse s’arrête d’un coté et de l’autre d’une ligne de peloton d’exécution. Nos trônes vermoulus crépitent, peinent à allumer le feu.
mansuétude solitaire
Un chat emprunte sa personnalité à l’ambiance, aux individus du foyer, lesquels ne cessent de le scruter, de l’inviter en catimini à répondre à leurs propres questions, vaguement secrètes, ou honteuses. C’est un aimant à charmes insulaires d’autant qu’il se refuse en silence éloquent. Nous n’y sommes pas encore. Ses yeux étranges s’éclairent de paillettes d’or indéfiniment et se referment dans le sillon nuageux béant de photons des grands fonds. Il dort et rêve ses masques d’emprunt, il déambule indifférent parmi des escortes clandestines, varie les séquences de ses habitus, inventant celles d’entre saisons où s’abattent, surprenant, un état d’éveil, une foudre silencieuse, des horizons souverains: une cause extérieure l’absente, et le renvoie à son profond sommeil.



















