c’est avec le perdu qu’on pense

Quoi que nous pensions, nos pensées ne nous appartiennent pas. Pas plus que nous sommes à la source de notre corps, nous ne sommes à la source de nos hallucinations ni ne sommes les dédicants de nos vœux ni les maîtres et dompteurs de nos désirs. Quels que soient l’effort que nous fournissons, le froncement du front, le plissement des sourcils, la solidarité des yeux, l’attention, l’application, ne sont pas de nature volontaire. Elles viennent d’Ailleurs. Elles procèdent du Référent. La pensée ne cesse de faire du lien à partir de la première symbolique. Legere est relegere. Le logos, ou la religio, c’est relier avec le perdu.

- À quoi tu penses ?

- À rien

Et en effet on ne peut pas dire à quoi on pense puisque c’est avec le perdu qu’on pense.

- À qui penses-tu ?

- À rien de précis puisque je l’ai perdu en moi.

La noèsis ne peut pas être son propre noèma de la même façon que l’accouchement ne peut pas être le nouveau-né.

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Pascal Quignard, Mourir de penser (Dernier Royaume IX), p 170, éd. Grasset, sept. 2014

Statue sumérienne trouvée au Temple Abu à Tell Asmar de c.  2700 BCE

théorème 

Tchouang-tseu (Tchouang-tseu est le nom de ce chamane qui vivait dans sa forêt, dans la province du Henan, du temps où Héraclite, sur la côte turque, gravissait la colline qui surplombait le temple de la déesse chasseresse d’Éphèse) a écrit : La pensée est un voyage qui traverse le monde. Une fois le corps tombé en arrière, l’âme s’envole pour faire son aller-retour visuel. Tel est le tao céleste de l’âme des chamanes. Il en va des théories comme des rêves. Il en va des hallucinations provoquées par la fumée d’un champignon ou bien par l’alcoolisation du miel, du riz, du raisin, du maïs. Le retour du chamane est un carmen, une ode, un tao, une voie, une voix qui module méticuleusement son parcours. Ce chant qui le hèle ou ce rythme qui frappe sur un tambour afin de situer la terre dans l’espace ramènent l’âme près du corps. Le retour est devenu chant (odos) ou plutôt une danse qui le montre. C’est ainsi que les abeilles font. Tel est le tao du miel dans l’origine. Dans le verbe « neomai » les revenantes dansent leur revenance ; elles ne pleurent pas les fleurs disparues ; elles en situent le buisson dans le site. Elles en transmettent la position aux autres ouvrières. Cette danse qui fait retour en langue grecque est dite un théorème.

Pascal Quignard, Mourir de penser (Dernier Royaume IX), p 81-82, éd. Grasset, sept. 2014)

chemins (3)

Comme un mort de faim je fus au sommet d’une tour de sable, sommet à découvert, surpeuplé, qui s’affaisse. Et pourtant aucun vent, aucune pluie, mais un autre tempo. Alors comme tous courir et remonter plus vite que le sable qui glisse, pique les yeux, cingle les cils, amortir les pas les pieds les tibias nos os cognés contre d’autres corps ensevelis, jetés comme marches en peaux de banane, toucher nos fronts pour s’assurer de vivre. Au plus haut que nous grimpions, redescendre dans les vallées étranglées, étouffantes. Les plaines au loin noires d’activités. Entrapercevoir ceux-là qui triomphaient, puis disparaître.

Martin Chambi

se faire comprendre est impossible

 bernhard, tapuscritSe faire comprendre est impossible, ça n’existe pas. La solitude, l’isolement deviennent un isolement encore plus grand, une solitude encore plus grande. On finit par changer de cadre à intervalles toujours plus rapprochés. On croit que des villes toujours plus grandes – la petite ville ne vous suffit plus, Vienne ne suffit plus, Londres même ne suffit plus. Il faut aller sur un autre continent, on essaie de pénétrer ici et là, les langues étrangères –Bruxelles peut-être? Rome peut-être? Et là on va partout et on est toujours seul avec soi-même et avec son travail toujours plus abominable. On revient à la campagne, on se retire dans une ferme, on verrouille les portes, comme moi – et c’est souvent pendant des jours – on reste enfermé et de l’autre côté la seule joie et le plaisir toujours plus grand est alors le travail. Ce sont les phrases, les mots que l’on construit. En fait, c’est comme un jouet, on met les cubes les uns sur les autres, c’est un processus musical. Quand on a atteint une certaine hauteur, au quatrième, cinquième étage – on arrive à construire cela – on voit la réalité de l’ensemble et on démolit tout comme un enfant. Mais alors qu’on croit qu’on en est débarrassé, il y a déjà une autre de ces tumeurs, que l’on reconnaît comme un nouveau travail, un nouveau livre, qui vous pousse quelque part sur le corps et qui ne cesse de grossir. En fait un de ces livres n’est rien d’autre qu’une tumeur maligne, une tumeur cancéreuse ? On opère pour enlever et on sait naturellement très bien que les métastases ont déjà infesté le corps tout entier et qu’il n’y a plus de salut. Et cela devient naturellement toujours pire et toujours plus fort, et il n’y a aucun salut ni aucun retour en arrière.

Thomas Bernhard, Trois jours, (1970), in Récits autobiographiques, texte français Claude Porcell, Éd. Gallimard, coll. « Quarto », Paris, 2007

égarements

Il arrive qu’à l’improviste ou pas tu écoutes quelqu’un les minutes passent, et de te réveiller soudain ; hébété, tu ne comprends rien dès le début tu avais lâché. Alors tu écoutes et t’en vas dépourvu au lieu de dire au-revoir tu demandes mais personne si tu as bien entendu et surtout brouillard en ce que tu fais là encore, ici.

J’attends que le chien me souffle le premier mot. Où est-il passé ? D’ailleurs à ce jour j’ignorais l’existence d’une porte de sortie, de même j’ignorais l’existence réelle de ceux qui sont partis. De l’intérêt à fréquenter ses semblables ; passer par les couloirs du temps, mettre la main sur quelque chose à quoi s’accrocher. Et donc de défoncer la porte qui avait été toujours ouverte, celle que je revois disparaître.

Si je ne le fais pas maintenant ! dit-il, plein de ferveur, et très vite quelque chose l’en empêche. La direction à prendre. Pourtant quasiment sûr de l’avoir, d’y aller, d’y être, mais à se retourner c’est douter de toutes directions, sauf de celle prise, ne la reconnaissant pas. Continuant peu ou prou. Il se souvenait de toutes les étapes faites, mais ne savait plus pourquoi c’était là, il était là, ne se souvenait pas l’arrivée à cette étape, et pourquoi tellement inhospitalière qu’on aurait aimé passer à la vitesse d’un regard qui s’y refusait. L’oubli alors est d’un grand secours, il ne dure qu’un temps.

amorce des jours

Il se précipite, avance envers et contre tout, tente de pénétrer, pénètre, n’avance pas, avance, il n’en ressort qu’un double, approche impossible.

Le mieux ? derrière nous, définitivement. Impitoyable, rieur, si nous nous retournons.

Ma patience a des limites. J’apprends que je suis arrivé trop tard.

Mes addictions multiples pour croire que je vis, fiction qui m’en fait voir. Quand par chance souffler un peu, l’ennui les emmerdes font préférer l’ombre. Un faible pour les pensées qui viennent à percer dans le noir. Une grande ombre s’étend, se retenir aux murs.

Quand peur du silence et pire d’un bruit venant le fendre, d’un silence plus grand encore. Bruit de fond (pour autant qu’on le suive) qui unit le chaos.

Le défilement d’informations dans nos têtes, la facticité de ce défilement : quelle taille a le monde ?

Il n’avait pas remarqué que derrière, dans la photo, il n’y avait rien.

La plupart des films ne sont vraiment bons qu’aux écrans sur les étagères des supermarchés. Le film « orbite désaxée » attire une grande foule de figurants anonymes. Moteur !

C’est quoi « post-révolutionnaire » ? (chercher sous le réverbère)

Durant ce jour où la pluie givre je vais créer de futurs souvenirs.

Colère, rudesse. Vie rongée, obtuse. Ce que je veux c’est au moins m’absenter mais c’est la rage qui l’emporte de ne plus m’absenter.

Il écrase son portable, le lance par la fenêtre, dans la mer : il sonne encore. « Assis » dit le téléphone fixe à son portable. Les sirènes peignent les vagues.

Quand sur le net tout ce qui s’écrira aura épuisé le possible, sauf la fin, la fin des nouvelles du monde.

Beau dire, ou taire, à continuer comme ça les robots ne vont plus pouvoir assurer…

Les métamorphoses de la salamandre aveugle du Texas (Eurycea rathbuni)

Ce caillou est descendu intacte des sommets. La caresse de la rivière en fait son sable. Les nuages traversent la montagne.

Le seuil est une ride d’éternel. Derrière la porte les ruines, autour d’elles le béton. Sur le seuil le sable, la terre, les feuilles, la pluie, la neige, la pierre.

éclipse

Après un moment il se leva, déporté d’avoir laissé passer le temps sans y être, la nuit, la pluie le soleil le vent, le ciel est immobile, longtemps. Comme encore être réveillé au milieu de sa vie. Sa propre mort ne changera évidemment rien à ce que tout autour continue. On imagine là-haut le silence, notre écran de fumée. L’agonie du monde continuera à n’être pas forcément perçue, la survie ne le peut. Son propre corps, son identité personnelle disparaîtra, et plus tard, lors d’une nuit identique à la sienne, le monde. Une fraction de seconde le soleil se voilera d’une ombre. Dès lors, à ces échelles de temps, il n’existe guère de différence, ni préséance, tout recommencera, le monde disparaît avec soi, approximativement.

 

un peu de silence

 

« De l’extérieur, on triomphera toujours du monde en le creusant au moyen de théories qui, aussitôt, nous ferons tomber avec elles dans la fosse. Ce n’est que de l’intérieur que l’on peut se maintenir et maintenir le monde dans le silence et la vérité. » Kafka, Journal

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